Id; :> ^.^61 g /::?: 8^/7; ,. MEMOIRES; DE L'ACADE 11. _ DBS SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. ihJeiixieme be^ie. — ^ouie btoustetu, ANNEE 1854. DIJON '^ ^A^'^'^CHE ET DROUELLE, place Saint-Etienne; ^ M'"' Y^ DECAILLY, place d'Armes. PARIS ^ ^El^ACHE, rue du Boiiloy, 7 (charge de la cor- ^ respondance de rAcademie). DE L'AGADEMIE DBS SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. ^.s^i^-^i. MEMOIRES DE L'ACADEMIE DBS SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. DEUXIEME SERIE. TOME XII. ANNEE 1854. »0q DIJON PRESSES MECANIQUES DE LOIREAU-FEUCHOT place Saint-Jean, 1 et 3. d85o COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DE LA SECTION DES LETTRES (annSes 1854-55), PAR M. LE SECRETAIRE-ADJOINT. Neuf mois a peine se sont ecoules depuis la publication de vos derniers Memoires, et deja I'apparition d'un nou- veau volume vient temoigner de I'activite imprimee a vos travaux et des efforts de chacun de vous pour main- tenir la Compagnie au rang qu'elle occupe parmi les Societes savantes. La section des Lettres, dont j'ai I'honneur d'etre ici I'organe, n'est point restee en dehors de cette impulsion, et les proces-verbaux de vos seances attestent qu'elle a concouru pour une part notable dans I'oeuvre commune. Philosophie. M. Joseph Tissot, dont la Theodicee vient d'etre I'ob- jet d'une flatteuse distinction au concours ouvert par I'Academie des sciences morales et politiques , a enrichi — VI — vos Memoires d'un Traite sur la Philosophie de M. de Laromigiiicre consideree comme transition de la philo- sophie sensualiste du XVIII° siecle a la philosophie du XIX^ Cette reaction , parallele a celle qui nous vint de I'Ecosse par M. Royer-Collard, a sur cette derniere I'avantage d'etre toute francaise. Le meme memhre a fait hommage des Principes me- taphysiques de la Morale, traduit de I'allemand de Kant, 3* edition. Histoire. L'histoire, et surtout celle de la province, figure d'une maniere notable dans vos travaux de cette annee. L'Eloge de I'amiral Roussin , membre honoraire de cette Compagnie, lu dans la seance publique du 12 aout 1854, a fourni a son auteur, M. Rossignol, I'occasion de faire connaitre une fois de plus cette belle vie toute consacree a la gloire de la France. M. Rossignol vous a aussi donne lecture d'une traduc- tion, d'apres Jean Masselin , secretaire des Etats gene- rauxtenusa Tours en 1484, du remarquable discours prononce dans cette memorable assemblee par Philippe Pot, surnomme la Bouche-d'Or, depute de la noblesse de Bourgogne. Le meme membre a depose sur le bureau I'Histoire qu'il vient de publier sur la ville de Beaune. L'interet qui, dans les circonstances actuelles, s'at- tache a tout ce qui regarde I'Orient, a inspire a M. Che- vreul la pensee d'exhumer de I'oubU ou il gisait depuis trop longtenips, le nom du premier Francais qui penetra au coeur de I'empire moscovite et le fit connaitre a ses compatriotes. Les Notes biographiques de M. Chevreul, — VII — lues a I'Academie et publiees depuis en tete de la nou- velle edition de YEstat de Vempire de Russie et grand- duche de Moscovie , qu'il vient de faire paraitre, eta- blissent d'une maniere positive que son auteur, Jacques Margeret, appartient a notre province. M. Chevreul a done eu I'honneur de combler une lacune dans la bio- graphic et d'ajouter un nouveau nom au Pantheon de la Bourgogne. Le concours ouvert par I'Academie dans I'interet de la bonne fabrication d'un produit indigene qui a pris depuis quelques annees un developpement considerable a donne lieu, de la part de M. Garnier, a VEssaisur I'histoire de la Moutarde de Dijon, public depuis, et dont la Compagnie a eu les premices. M. Garnier vous a egalement soumis la premiere par- tie du travail qu'il prepare en ce moment sur la corres- pondance de I'ancienne Mairie de Dijon avec les rois, les reines on regentes , les dues et duchesses de Bourgogne , les princes, gouverneurs, ministres, prelats, magistrats et autres personnages, depuis la fin du XIV* siecle jus- qu'a la Revolution frangaise. Litterature. Notre honorable collegue M. Stievenart, qui poursuit avec succes ses etudes sur le theatre antique, a insere dans ce volume, sous le titre de : Idee du Theatre de Menandre et de la Societe athenienne dont il Uait I'ex- pression, un extrait d'un Memoire inedit concernant ce poete et la nouvelle comedie grecque. Ce morceau a ete accueilli dans la seance publique par d'unannnes ap- plaudissements. — VIII — M. Nault a fait hommage d'une Esquisse sur Beau- marchais, oeuvre critique qui complete les etudes recentes de MM. de Sainte-Beuve et de Lomenie sur ce publiciste celebre. Sous le titre de : Un Regulus bourguignon au XII' siecle, piece lue aussi a la seance publique, M. Mignard a raconte la merveilleuse legende de la maison d'An- glure , traduction poetique oi^i domine la grande figure du sultan Saladin, et qui, a ce titre, dut certainement inspirer la verve des trouveres de I'epoque. Trois pieces de vers, ayant pour titre : Roussin, Un grand Defaut, Derniers Conseils d'un Moribond, toutes dues a la plume facile de M. Paris, ont egalement con- tribue a diversifier vos seances. Beaux -Arts. La poesie et la musique sont sceurs. On ne s'etonnera done point de retrouver M. Paris sur le terrain de la musique, ou naguere encore il obtint de beaux succes. Dans une haute question de liturgie , qui occupe et occupera encore longtemps les esprits a cause de la ten- dance a revenir a I'ancien rit romain, M. Mignard a juge bon de rechercher les causes de la divergence des esprits et de faire un resume critique de I'etat de cette grave question. 11 montre ce qu'etait la musique sacree en France au temps de Robert et de Charlemagne ; il indique ce qu'on devaitaux Grecs avant saint Ambroiseet saint Gregoire; il defmit le rit Mozarabique^ et, tout en analysant le sa- vant ouvrage de M. de Coussemaker et I'ingenieux expose de M. I'abbe Clouet , il etudie les differentes phases de — IX — V Antiphonaire Gregorien. On peut voir, dans le rapide apercu trace par M. Mignard, ce qu'il faut entendre par neumes, I'epoque a laquelle remonte ce systeme, les transitions curieuses qu'il a subies, et comment elles ont amene la notation carree. Les monuments les plus rares du dechant , a partir du IX^ siecle, sont enumeres par M. Mignard, ainsi que le nom des plus ingenieux inventeurs dans I'art du plain- chant. Bref , il recherche les sources de la corruption du chant Gregorien, et croit I'apercevoir dans la chanson frivole , nee avec les troubadours et les trouveres. EnfinM. Poisot, membrecorrespondantaParis, vousa fait hommage de plusieurs compositions musicales ecrites dans les loisirs que lui laissent les oeuvres plus serieuses, qui, nous I'esperons, montreront une fois de plus que I'art des Balbatre et des Rameau compte encore de fer- vents adeptes et qu'il n'a point degenere dans leur cite natale. Archeologie. L' Academic a publie en 1845 une Notice de M, le D' Morelot, d'Eguilly, sur un autel antique decouvert a Gissey-le-Vieil, dont I'inscription, en capitales romaines parfaitement lisibles, porte qu'il fut dedie a DEAE ROS M TAE. Quelle etait cette divinite? M. le D' Morelot y reconnait I'Aurore. « Cette ins- « cription, dit-il, doit etre hie de cette maniere : ROS, « diminutif de I'adjectif Roscida. A la suite de I'M on « doit ajouter ATV, qui, avec les trois lettres TAE, « donne le mot entier de Matuta, un des noms de I'Au- « rore. Ainsi, ROS M TAE donne le sens complet de — X — « ROSCIDAMATVTA, la fraiche Aurore, ou, mot a « mot, I'Aurore hiimidc de rosce. » M. Rossignol, dans une observation preliminaire, « pense, de son cote, qu'il faiit lire DAE ROSMITAE, « et que Rosmita etait une divinite to'pique, le noni « ancien de la fontaine sur laquelle elle se trouvait. » C'etait aussi I'opinion de Courtepee. Ces deux interpretations n'ont point paru suffisantes a un autre de vos cdrrespondants, M. Protat, de Brazey. « Ce systeme, dit M. Prolat, entierement base sur des conjectures, est tout-a-fait inadmissible, bien que M. Mo- relot declare que Ton serait fort embarrasse d'en trouver un autre et de dire quelle etait cette deesse ROS M TA, si Ton ne s'attachait qu'au sens presente par I'arrange- ment de ces six lettres. « C'est precisement a ce sens que je veux m'attacher, car lui seul renferme la verite. « La division naturelle de ce mot en trois parties, nombre mysterieux chez lesanciens, denote I'abreviation de noms attribuesaplusieurs divinites dont les fonclions differentes concourent a un meme but. « II devient evident que ROS M TA est la derniere contraction de ROSMERTA, dont on a recueilli plu- sieurs inscriptions chez les Lingons, les Leuks et Ics Treveri, inscriptions reproduces par M. Beaulieu, mem- bre de la Societe des antiquaires de France [Archeologie de la Lorraine , tome I, Paris, 1840; et tome II, 1843). « Ce savant antiquaire, apres avoir rectifie les er- reurs'^de D. Martin, Montfaucon et Gruter, determine les fonctions de Rosmerta, qui Ini ont paru analogues a celles de Mercure, protecteur du commerce, dont on pla^ait I'image au milieu des marches publics; il appuie — XI — son assertion sur ce que le bas-relief de Langres, repre- sentant le buste de la deesse Rosnierta, est place dans un modius ou boisseau a cote de Mercure , dont le nom est egalement invoque conjointement avec celoi de Ros- merte sur deux inscriptions de Solimariaca ( Soulosse ) deposees au musee d'Epinal. « L'inscription suivantc trouvee a Sion ( semita Leu- coruni), publiee par M. Bottin [Memoires de la Sociele des Antiquaires de France, tome III) et reproduite par M. Beaulieu, qui I'a fait dessiner d'apres I'original avec la plus grande exactitude , ne laisse aucun doute sur le nom de ROS M TAE : DEO MERCVRIO ET ROSMERTAE CARANVS-SACRI PROSALVTEYRBI CI-FIL-V-S-L-M « Cette inscription est la seule qui porte la mention pro salute; elle prouve, d'apres I'auteur de VArcheologie lorraine, que Rosmerte et Mercure avaient encore una autre prerogative, celle de guerir certaines maladies, puisque Caranus les remercic tons deux d'avoir rendu la sante a son fils Urbicvs (1). « Ces differentes fonctions attribuees a Rosmerte sont (t) On a trouve dans les fouilles du temple d'ApoUon de la Cave, pros d'Essarois (Cote-d'Or) (V. Mem. de la Cotnm. des Antiq. de Bijon, 1850-1851 , pi. VII ), uii fragment A'ex voto presentant le nom d'URBicvs, et des monnaies de Solimariaca; la proximite du pays des Leuks me fail presumer avec raison que le leuquois Urbicus obtint sa guerison dans ce temple, et qn'il n'y en avait point plus pres de Sion ou Ton trailat les maladies. — XII — le noeud gordien de la question ; serais-je assez heureux pour le denouer ? « Je regrette que M. Beaulieu n'ait pas pousse plus loin ses investigations sur ce sujet, ce dont il so fut sans doute acquitte avec plus de succes. Quoi qu'il en soit, je dois auparavant rendre cette justice a M. Morelot, que, tout en propageant une grave erreur, il est le seul qui ait pressenti que ROS M TA dut etre quelque chose de plus qu'une divinite topique. En efFet, je prouverai bien- tol que cette deesse, adoree chez des peuples divers, reunissait encore dans sa nature divine les noms des dieux que Ton est convenu d'appeler dii majorum gen- tium. « Les vainqueurs des Gaules , afin de detruire plus facilement la nationalite des vaincus, avaient fait ro- mains tous les dieux gaulois et envoye des pretres d'ori- gine grecque (1) qui avaient donne les noms de leurs divinites aux dieux que reverait le Nord (2), d'ou resulta (1) Un membre de TAcademie a fait observer, au sujet de cette ety- mologie, qu'elle etait fort peu vrai?emblable, surtout a cause de son caractere hybride. Un autre membre, tout en reconnaissant cette in- vraisemblance, en soutient la possibilite, d'autant plus qu'on ignore I'epoque des inscriptions dont il s'agit, et que si I'on passe sur le M, il y a d'autant moins de difficulte pour erta, qu'on pent le deriver a vo- lonte, soit dc I'allemand erde, terre, de la deesse Herta des Germains, qui etait la deesse Terre, ou plutot la terre divinisee, la Cybele des Grecs et des Romains, ou bien encore du grec tpa, ou de I'indien ir'd, qui signifient egalemerit terre. Mais tout cela, on en convienl, ne suffit pas pour etablir la vraisemblance de cette etymologic. Le meme aca- deniicien fait remarquer que si I'auteur de la presente dissertation a voulu purler des Grecs et des Romains, par le mot anciens, il est inexact de dire qu'ils employaient peu le H, comrae signe d'aspiration; il tient lieu, en latin , de I'esprit rude et du digamma eolique, et quel- quefois meme dc I'esprit doux ; dans tous les cas, il preccdait tres- souvent les voyelles , surtout en tete des mots. On trouve aussi le signe H en place de I'esprit rude dans les ancieunes inscriptions grecques. (2) Voy. les notices precedentes. — xin — I'accouplement monstrueux et inconnu jusqu'alors des noms de divinites ayant pris naissance dans des pays diametralement opposes. « ROSMERTA devint le compose de divers elements qui symbolisent Taction de la rosee et du caloriqiie sur la terre, principe de toutes les productions vegetales. « ROS, la rosee ; MITHRA, le soleil; ERIE ou ERTA, la, terre, abstraction faite de la lettre H, consideree comme une aspiration que les anciens mettaient rare- ment devant les voyelles (1). « Sous cette triple denomination, Rosmerte avait des droits incontestables a presider aux marches publics, de meme que Nundina aux foires ; son alliance avec Mer- cure , protecteur du commerce , etait done toute natu- relle. « D'un autre cote. Taction bien reconnue des elements sur notre economic animale devait aussi faire adresser a Rosmerte des vceux pro salute ; alors Mercure n'etait plus le nundinator, le protecteur du commerce ; il deve- nait le dieu trois fois grand , celui que les AUemands adoraient comme le souverain des dieux (2), celui enfin qui etait pris, selon Macrobe, pour le soleil, ou Apollon, lequel avait le pouvoir de guerir toutes les maladies. « Chaque jour le sol de la France et celui de TAUe- magne restituent des inscriptions votives a Rosmerta; Tetude des differents points oii elles ont ete trouvees prouve que plus on s'avance vers le nord des Gaules, plus elles deviennent communes. En effet, cette nouvelle (1) Le nom de Herta, echappe a la plume de Tacite, fait entrevoir la verite (V. Malte-Brun , liv. xiii). (2) Tacite. — XIV — denomination d'un culte ancien dut s'etablir beaucoup plus facilement et se conccntrer davantage chez les peu- ples d'origine germanique , qui adoraient particuliere- ment le soleil, la terre et I'eau. « Parrai les inscriptions citees dans V Archeologie de la Lorraine, il en est une du plus haut interet pour le sujet que je viens de traiter; trouvee pres de Wasserbil- ligh, ou Rosmerta et Mercure avaient un temple, elle constate I'epoque certaine du culte rendu a cette deesse ; I'autel sur lequel elle est gravee fut consacre sous le regne d'Alexandre Severe, lequatriome jour des calendes de juillet, Lupus et Maximus etant consuls; cette date correspond a I'an 232 de notre ere. » DISCOURS PRONONCE PAR M. GAULIN VICE-PRESIDENT, A L'OUYERTURE DE LA SEANCE PUBLIQUE du 12 aout 1854. Messieurs , L'Academie de Dijon, fondee vers le commencement du dernier siecle, n'a pas cesse un seul jour de se don- ner pour mission I'etude du beau , la recherche de I'u- tile, la propagation du bon. Ses travaux ont toujours ete estimables, souvent elle a trouve d'heureuses inspira- tions, et plusieurs noms chers a nos concitoyens, et I'honneur de la France, lui ont appartenu. Les efforts de nos predecesseurs , leurs bonnes inten- tions , leur perseverance , ne nous ont pas abandonnes , et nous avons la confiance que les sympathies qu'ils ont eveillees ne nous feront pas defaut ; car nous aussi , Mes- sieurs , nous ambitionnons d'obtenir et de completer par I'etude les connaissances que I'esprit pent acquerir ; nous aussi , nous nous efforcons de puiser dans les sciences et — XVI — dans les arts les perfectionnements qui secondent et for- tifient la puissance huinaine; nous aussi nous voulons, avant tout et partout , faire prevaloir les sentiments hon- netes et genereux. J'ajouterai, Messieurs, sous I'impression des regrets qua fait naitre au sein de notre Compagnie la mort de I'amiral Roussin, que, nous aussi, nous nous enorgueil- lissons de pouvoir rappeler aux etrangers de haute dis- tinction qui nous honorent de leur presence et a I'elite de notre population reunie dans cette enceinte, qu'hier encore cet homme eminent etait notre collegue. Ce dernier titre pouvait suffire a I'Academie pour que, I'une des premieres, elle elevat la voix pour redire la grandeur de I'amiral ; mais elle devait encore a ses con- citoyens ses premiers accents de regret et d'admiration, parce que si la vie noble et belle de Roussin, si son cou- rage heroique, son devouement a ses devoirs et sa science profonde ont honore sa patrie, sa naissance, les bons souvenirs qu'il avait conserves pour les lieux oil se sont ecoulees ses jeunes annees seront I'une des gloires de Dijon. Nous devrions peut-etre encore, Messieurs, rendre un hommage public de reconnaissance aux hommes ho- norables qui, occupant les plus hautes fonctions, ou qui, jouissant d'une consideration justement acquise dans les lettres et dans les sciences, ont bien voulu solliciter les suffrages de I'Academie ; mais nous craindrions de ne pas etre un assez digne interprete de notre Compagnie pour leur exprimer tout le prix que nous attachons a res- time qu'ils nous ont montree et a I'eclat que nous re- cevons de la cooperation de leurs travaux ; j'ai liate, d'ailleurs , de laisser la parole aux honorablcs membres — XVII — qui vont vous soumettre quelques fragments d'ceuvres importantes qu'ils ont entreprises. Un devoir, cependant, m'est impose en I'absence de notre President : c'est celui de yous presenter un tableau sommaire des actes principaux de I'Academie depuis sa derniere seance publique, et si je depasse un pen les li- mites que je m'etais prescrites, c'est que je ne puis re- sister au plaisir de parler des travaux de mes collegues et de rappeler de brillants succes qu'ils ont obtenus. Dans la section des sciences , M. Perrey, professeur de mathematiques a la Faculte de Dijon , a presente a I'lns- titut un Memoire sur les rapports qui peuvent exister entre la frequence des tremblements de terre et I'age de la lune , et aussi sur la frequence de ces memes tremble- ments de terre relativement aux passages de la lune au meridien. Sur les conclusions de M. Elie de Beaumont, I'lnstitut a donne son approbation au Memoire de M. Per- rey, et les fonds necessaires ont ete mis a la disposition de notre coUegue , a reflet de lui faciliter la continuation de ses observations, qui deja s'elevaient a sept mille pour la premiere moitie de ce siecle. M. Ripault, docteur en medecine, membre residant, a publie dans nos Memoires des Considerations sur I'ex- tension du frein de lalangue , connue sous la denomina- tion de filet, et sur le procede le plus convenable pour faire disparaitre ce vice de naissance. M. Billet, professeur de physique a la Faculte des sciences de Dijon, a insere dans nos publications un Me- moire sur un principe d'optique geometrique et sur son application a plusieurs questions et a divers appareils. Nous devons a ce meme membre residant un travail sur les franges d'interference qu'on pent obtenir par le con- /\ Acad., Letlres. i — XVIII — cours des rayons polarises circulairement ou qui ont la meme geration ou des gerations contraires. M. Barbie, membre correspondant, capitaine en re- traite , a compose un Catalogue methodique des mollus- ques terrestres et fluviatiles du departement de la Cote- d'Or, catalogue qui a ete public dans nos Memoires. M. Cariet, conducteur des ponts-et-chaussees, a pre- sente a notre Compagnie un manuscrit intitule : Des- cription orographique , mineralogique et geologique de la Cote-d'Or. Ce travail a fait admettre I'auteur a titre de membre correspondant. M. Tilloy, membre residant, a mis en lumiere Taction utile de I'hippurate d'ammoniaque dans la periode al- gide du cholera, action qu'il avait decouverte dans I'an- nee 1849. M, Nodot, membre residant, conservateur du cabi- net d'Histoire naturelle , a reconstitue un animal fossile du plus haut interet. M. le vice-amiral Dupotet, notre compatriote, ayant legue an musee d'Histoire naturelle de notre ville une carapace qu'il avait rapportee de son expedition de JMontevideo, M. Nodot en recut les de- bris, au nombre de plus de 2,000. La science devra au zele, a la perseverance de notre collegue, aux etudes comparatives qu'il a faites au Museum de Paris, la re- constitution d'une nouvelle espece de glyptodon, qui presente dans son ensemble une longueur de 3 metres 75 centimetres. Ce specimen, unique parmi ces varietes d'animaux qui n'existent plus sur notre globe, a deja fixe I'attention des plus savants naturalistes. Les travaux de la section des lettres n'ont pas ete moins importants que ceux que je viens d'enumerer pour la partie des sciences. XIX M. Paul Guillemot, notre president, a rendu hommage a la memoire de M, Cuynat, docteur en medecine, notre collegueet notre bibliothecaire pendant un grand nombre d'annees, et que nous avons perdu au commencement de 1854. M. Rossignol, membre residant et archiviste du de- partement, a qui nous devious deja une Histoire de la Bourgogne pendant la periode monarchique, et une Histoire de la ville deBeaune, nous a de plus enricbis de son Traite des libertes de la Bourgogne d'apresles jetons de ses Etats, livre que le Comite du minislere de I'ins- truction publique designe comme un document impor- tant a consulter dans les etudes de I'histoire provinciate, et dont un rapporteur a dit a I'lnstitut : « M. Rossignol a exprime avec une franchise etonnante et une elegance poetique qui ne gate rien les plaintes , les esperances , le loyal enthousiasme et les resistances legitimes de I'esprit local, jusqu'au moment oi^i le dernier souffle de I'inde- pendance fut etouffe par d'imprudents niveleurs. » M. Nault, ancien procureur-general, a ajoute a ses publications precedentes une Esquisse de Beaumarcbais et des Souvenirs de la musique. M. Mignard, membre residant, n'a pas ralenti ses tra- vaux, car nous lui avons vu publier une suite de sa Mo- nographic du coffret de M. le due de Blacas, une Statis- tique de la milice du Temple en Bourgogne, une Histoire et une Legende concernant le Chatillonnais, une Descrip- tion de la decouverte, dans notre departement, d'une ville gallo-romaine dite Landunum , un Resume critique sur le chant liturgique, etc. M. Lenormant, en rendant compte a I'lnstitut de certains travaux de M. Mignard, a dit de lui « qu'il est un homme d'une sincerite respec- — XX — table ; que son esprit cultive cede a cette curiosite vive sans laquelle on n'avancerait jamais dans la carriere des sciences. » M. Tissot, professeur de philosophic a la Faculte des lettres et noire savant collegue, nous a dotes d'une Es- quisse d'une histoire de la logique , et il nous a lu plu- sieurs autres Memoires non moins importants. M. Guignard, bibliothecaire de la ville, a publie dans nos Memoires une Notice historique sur la vie et les tra- vaux de M. Fevret de Saint-Memin, qui fut notre col- legue ; nous notons en passant que M. Guignard a ete honorablement cite par M. Lenormant, dans son rapport a I'histitut en 1853, pour sa publication des anciens Statuts de I'Hotel-Dieu-Lecomte de la ville de Troyes. M. Gamier, archiviste de la ville et de ses hospices, a enrichi notre histoire locale d'une Notice sur la Mala- diere de Dijon. Nous liii devious deja I'Histoire du quar- tier du Bourg dans I'ancien Dijon. Enfin M. Foisset, dans un rapport presente au nom de la Commission dont il etait I'organe, a developpe les litres divers qui recommandeut un grand nombre d'il- lustrations dijonnaises , et ses conclusions ayant ete adoptees, des marbres commemoratifs out etc places sur les facades des maisons oii la plupart d'entre eux etaient nes , et de celles qu'ils avaient habitees. C'est ainsi que brillent a tons les regards les noms de Bossuet, Buffon , Vauban , Crebillon , Rameau , Pirou , Saulx- Tavannes, Bernard de Lamonnoye, Brulart, Jehannin, Bouhier, Guyton-Morveau , de Brosses , Vergennes ; et que sont rappeles a notre memoire les dues de Bour- gogne Jean-sans-Peur , Philippe-le-Bon et Charles-le- Temeraire. — XXI — Je termine , Messieurs , en exprimant au Conseil mu- nicipal la reconnaissance de I'Academie, qui doit a sa generosite et a sa confiance une dotation annuelle des- tinee a des distributions d'encouragements et de recom- penses aux personnes qui se distinguent par des services rendus a leurs concitoyens. Notre Compagnie, secondant les vues sages et paternelles de ce Conseil , a reserve les sommes dont elle dispose cette annee pour decerner les medailles d'honneur que I'opinion publique appelle sur les actes de courage et de devouement deja signales pendant I'epidemie qui vient de sevir sur plusieurs com- munes du departenient, L'Academie observe et admire avec la plus religieuse attention ces ames d'elite que les malheurs qu'elle deplore ne detournent pas de la sainte et sublime mission qu'elles accomplissent encore en ce moment ; et si, aujourd'hui , la seule medaille qu'elle de- cerne n'honore qu'une tombe, c'est qu'elle se reserve de payer son tribut aussitot que, grace a la vigilance eclairee de I'administration , des documents officiels et complets seront presentes a I'Empereur, qui , vous le savez, Mes- sieurs , veut qu'honneur soit rendu a tout ce qui est grand , a tout ce qui est genereux. — 7-?~- MEMOIRES DE L'ACADEMIE DE DIJON. PARTIE DES LETTRES. IDEE DU THEATRE DE MENANDRE ET DE LA SOCIETY ATHENIENNE DONT IL ETAIT l'eXPRESSION ; (EilraiU d'on Wmoire ioidit snr ce Poete «t sur la lonrelle ComMie Grse(pie); PAH M. STXEVEIffART, MEMBaE RIiSIDANT. AvQpwTTO? EtfJil" TTavT avGpWTTOu fxo\ peXet. Homo sum : humani nihil a me alienum puto. Je suis homme :' d'humayi rien ne m'est Stranger. ft Entre les plus gracieuses images des Muses que I'art antique ait leguees a I'admiration moderne, il en est deux surtout qui attirent les regards de I'archeologue et de rhomrae de gout livre au culte de la poesie grecque. Debout, Yetues de larges draperies, plus riches sur I'une, sur I'autre plus legeres, ces deux soeurs tiennent d'une main un masque scenique, terrible ici, la grotesque, Acad., Lettres. 1 2 tandis que, de I'autre main , I'une , beaiite majestueuse et calme , s'appuie sur une massue , et que sa compagne souriaiitc tiont levee urie baguette legere (1). Voila le double et ingenieux symbole des fortes emotions de la Tragedie, de la vive et capricicuse satire dramatique et des coups de A'erge de Thalie, cbez les Atheniens. Avant de fixer son sejour dans la capitale de I'Attique, la Comedie s'etai t montree tour a tour, sous des traits diffe- rents, aMegare, a Syracuse, en Hesperie. Dans Athenes, cette fiUe d'un culte sensuel et de la liberie democratique deploie d'abord les fougueuses allures de sa mere : elle epouse un parti, elle exalte Cimon et insulte Pericles. Que se plaisait-elle a etaler devant trente niille avides specta- teurs , accourus , deux fois I'an , de toutcs les parties de la Grece? Des bouffonneries lancees contre leurs dieux, et dont la delicatesse est parfois douteuse pour nous; les gens vicieux, les sages, meme les citoyens dont le seul tort fut de deplaire au poete , designes par leurs noms , et , sous leurs habits, sous des masques ou plutot sous des tetes entieresmouleesaleur ressemblance, en proie a d'outra- geantes personnalites ; la gaie parodie du prince de I'epo- pee et des grands tragiques ; les plus terribles et les plus gracieux recits de la mythologie burlesquement traves- tis; des etres allegoriques, des chanteurs, I'auteur lui- meme, portant le nom et les signes exterieurs de certains animaux, derniere trace, mais expressive encore, de I'an- tique symbolisme egyptien ; I'intervention du cha?ur dans une intrigue a la fois simple et bizarre ; de soudains (1) Antich. di Ercolano, t. II, p. 19 et 25. Clarac, Mus^e de Sculpt, antiq. et mod., t. Ill, pi. 508, fig. 1024; pi. 513, fig. 1043 A; pi. 514 et 516. — 3 — et admirables elans dithyrambiques , qui rappelaient I'origine religieuse de cette poesie d'abord chantee ; la fiction dramatique brusquement interrompue par cette communication directe du poete avec le spectateur appe- leeparahase^ motion politique serieuse sous une forme legere, qui, changeant un moment la scene comique en tribune , decidait souvent du succes de toute la piece ; I'absence et peut-etre I'impossibilite de cet art delicat qui attend Menandre, et qui consistera dans un noeud adroitement forme, adroitement denoue, surtout dans la peinture generate des caracteres , et dans une morale douce et pure ; avec le vers iambique , souple , elegant , rapide, et une riche variete de metres lyriques, le libra emploi de longs mots plaisamment fabriques ; partout, enfin, une licence effrenee qui, consacree par les fetes du dieu du vin qu'Athenes solcnnise, se joue du genre, du sujet, du spectateur, du poete lui-meme. Tel fut le premier age, et comme I'enfance indomptee, de la comedieattique. Ce n'etaient cependant pas, il s'en faut, les begaiements d'un art naissant : des I'epoque d'Aristopliane, cet art ne semble plus susceptible de pro- gres ; il s'est eleve a toute la hauteur qu'il lui est donne d'atteindre, et qu'une prodigieuse difference de moeurs nous laisse a peine entrevoir ; avec le temps, il ne se per- fectionne point, il se transforme. Vif reflet de cet age, I'an- cienne comedie, malgre ses exagerations , supplee parfois a I'histoire, ou I'eclaire : car il y a du vrai, sans doute, au fond de toutes les mordantes epigrammes d'Aristo- phane, souvent confirmees par le grave Thucydide (1). (1) « Ge que nous savons le mieux de la Gr6ce, c'est peut-fitre ce que Mais les piqures de raiguillon comique devinrent trop douloureuses pour la delicatesse des gouvernants; ils crurent meme reconnaitre que , force enfin de menager les personnes , le ruse poete s'en vengeait trop cruel- lement en flagellant les travers du pen pie et les systemes des sophistes. Alorsils firentd'une maniere definitive ce qu'avaient essaye avant eux Pericles et Alcibiade, ils suspendirent les libertes de la comedie. C'etait un coup d'Etat. Le theatre ayant ainsi perdu son antique fureur, la critique, ou plutot la satire litteraire en action et la parodie, presenterent encore au poiite, devant un peuple a I'esprit libre, penetrant et moqueur, des ressources abondantes, niais passageres. Ce n'est pas que la comedie, ainsi restreinte , s'interdit tout-a-fait les noms propres : il lui arriva meme, par echappees, de les enchainer en- core les uns aux autres avec une perfide malice. Ainsi, apres la scandaleuse ayenture d'Harpalos , I'infidele tre- sorier d'Alexandre, on entendit ce singulier dialogue sur la scene : Arjfjioij6evY)j -raXavra TrcvrvixovT'e'^ct. K. t. X. « Demosthene a tire de la cinquante talents. — Le fortune mortel, surtout s'il ne partageavec per- sonne ! — Moerocles aussi a recu beaucoup d'or. — Sot qui donne ! heureux qui prend ! nous en a dit Aristophane, dont le drame dtait pourtant si alldgorique etsi fabuleux. » (M.Villemain, Tableau de la Litt^iature au Moyen-Age, 20« legon.) Barth61emy, les auteurs des Lcttres AtMniennes, et des meil- leurs livres modernes sur Thisloire d'Athenes et de la Gr6ce, ont, en etfet, beaucoup puis6 dans Aristophane. — 5 — — Demon, Callisthene^ ont encore leur part,..., — Ceux-la etaient gueux, je leur pardonne. — Ainsi qu'Hyperide, le grand orateur. — Oh ! liii, il enrichira nos marchands de maree. Au prix d'un tel gourmand , le plus vorace animal est so- bre (1). » L'esprit de parti, la calomnie meme, dictaient encore parfois impunement un tel langage. Du reste, mutilee comme la democratie , depuis le renversement de la constitution de Solon sous les Trente , cette comedie moxjenne, qu'illustrerent Antiphane et Alexis, dura peu en produisant beaucoup (2), et fut une transition pour arriver a I'ere de Menandre. A I'imitation crument satirique, aux vivants portraits des premieres annees de la comedie, aux personnalites moins directes et moins passionnees de I'age suivant, fut peu a peu substituee la peinture generale et abstraite des caracteres. On avait d'abord traduit Socrate tout entier sur la scene : tete chauve, face de Silene, d'ailleurs fine, grave et railleuse , manteau modeste , baton , rien n'y manquait ; et, perdu dans la foule des spectateurs, le ve- ritable Socrate , tranquille et souriant , voyait devant lui son Sosie. On se borna ensuite a des allusions , a des mots qui rappelaient malignement Socrate. Enfin;, toute individualite ecartee, on peignit \e philosophe. Ce der- nier changement resulta des progres de la culture ge- nerale des esprits, devenus capables de monter du reel (1) Fragment de la De'los, ou du De'lien, deTimocl^s; Meinecke, t. Ill, p. 591. Voy. Texplication de ce savant, plus exacteque celle de Ville- brune , sur le dernier vers, qui n'est traduisible que par Equivalent. (2) Meinecke, Histor. ait. Comic, grmc, p. 271. — 6 — a I'ideal : ainsi la philosophie, pour toiite vengeance dcs sarcasmes de la comedie, I'elevait a une hauteur inconnue. Cette reforme definitive fut encore le fruit du repos force d'un people remnant, qui venait d'echanger sa fougueuse liberie contre une servitude paisible ; peut- etre aussi d'une corruption moins naive et plus repan- due , qui , dans I'interet des reputations compromises, s'inquietait d'un restede licence. Allegorie, mythologie, satire litteraire, n'avaient pu defrayer longtemps la scene comique ; le chant du choeur devenait un hors-d'oeuvre parasite ; les autres ressources etaientapeu pres usees; et la presence d'une garnison macedonienne a Munychia faisait la police du theatre, tolerant seulement de loin en loin un trait adouci de satire individuelle, ou une timide allusion politique. Ne fallait-il pas, eneffet, que le vain- queur laissat un pen de liberie aux poetes de cette na- tion ingenieuse qui, si elle ne gagnaitplus de batailles, distribuait encore la gloire, et dont Alexandre, a travers les dangers de ses conquetes lointaines , achetait si cher I'estime et les eloges? Neanmoins le temps n'etait plus ou Ton pouvait^ comme le poete Strattis, trainer les Macedoniens en masse an tribunal de Thalie. Ainsi, n'ayant plus a peindre le citoyen, cette Muse peignit I'homme; les auteurs du genre nouveau durent s'ef- forcer d'etre vrais en evitant la realite vulgaire ; carac- teres et intrigues, tout devint a la fois imaginaire et vraisemblable. On a dit que la nouvelle comedie grecque etait tout en- tiere dans la peinture du reel (1) ; et Ton s'appuie princi- (1) M. Ditandy, Etudes sur la Comedie de Minandre, p. 25. — 7 — palement sur Manilius affirmant que Menandre montra la vie a la vie (1). Mais qu'entend-on par ce singulier langage? Qu'en dessinant iin caractere, la nouvelle co- medie ne visait pas a I'ideal? Ge serait une grave erreur, et nous I'avons refutee d'avance. Non, I'art des grands moralistes. Tart de Moliere et de La Bruyere etait connu de Menandre. Sauf quelques noms propres de courti- sanes , et de rares allusions personnelles parfois encore tolerees, les originaux vivants ne furent pour lui qu'une occasion, un point de depart, la raatiere d'une premiere esquisse, sur laquelle il travaillait ensuite librement, sans consulter aucun modele particulier, et I'ceil fixe sur un caractere general et abstrait, que son pinceau animait de la vie d'un individu, mais ou nul individu ne se pouvait reconnaitre (2). Je m'etonnerais pen ce- pendant que, du vivant meme de Menandre, quelque grammairien a I'etroite cervelle eut donne aux curieux (1) Apres avoir parl6 de Tastre qui, en naissant, forme le puete tra- gique, Manilius ajoute : At, si quis studio scribendi mitior ibit, Comica componet tetis spectacula ludis : Ardentes juvenes, raptasque in amore puellas, Elusosque senes, agilesque per omnia servos. Queis in cuncta suam produxit secula vitam Doctor in urbe sua linguae sub flore Menander, Qui vitae ostendit vitam , chartisque sacravit. « Si de plus doux sujets sont du goftt de quelque ^crivain, il pr^sen- tera , avec un aimable enjouement , le comique spectacle de jeunes gens pleins de fougue, de flUes enlev^es par leurs amants, de vieillards trompds, d'esclaves lestes k tout entreprendre. Par 1^ Menandre s'esl fait une immortelle renommi5e : prt5cepteur de ses concitoyens, sous la fleur de son langage il montra la vie k la vie, et la consacra dans ses 6crits.» Astronom., liv. V, v. 470. (2) M. Cousin caract6rise ainsi le talent de peindre de La Bruyere. Revue des deux Mond.es, l^r Janvier 1854, p. 27, note. — 8 — d'Athenes la mysterieuse clef de son theatre. La genera- lite despeintures est, au contraire, un des traits distinc- tifs de la comedie nouvelle. Tout s'explique, au reste, quand on reflechit que la realite generate se confond dans I'ideal vrai : ainsi compris , le mot du poete latin s'appliquerait aussi bien a Moliere qii'a Menandre. Pourquoi faut-il que de la comedie attique, ainsi re- nouvelee sous une forme qui la rapproche tant de la notre , il ne nous reste que des debris (1) ? Qui me sou- tiendra dans I'examen, parfois conjectural , d'une partie de ces admirables fragments? Qui m'aidera a ramasser les membres epars du poete? Ce sera le curieux plaisir de chercher, sous ces mines accumulees, ou se cache tant de grace, de fraicheur et de serenite, quels etaient la "vie de ce peuple athenien, I'esprit de cette societe, I'interieur meme de ces families ; ce sera aussi un ardent amour pour la poesie et les arts de la Grece. Quelques vers mutiles de Philemon ou de Menandre me font (1) « II est certain, dit un savant dont la France regrette la perte r6- cente, qu'au douzieme siecle les Merits de M(5nandre subsistaient encore, du moins pour la plus grande partie, puisque I'archeveque Eustathe y a fr^quemment recours dans ses Gominentaires sur Hom^re. Ce serait done k la fin de ce douzieme siecle, et au commencement du treizieme, que le brigandage de nos anc^tres k Constantinople rendit si d^sas- treux pour les lettres et pour les arts, qu'il faudrait rapporter I'entiere destruction du th^JLtre de Menandre » (M. Raoul-Rochette, Vie de Me- nandre). Sur une autre cause de cette perte deplorable , voyez une note curieuse dans les Melanges de Chardon de la Rochette, t. Ill, p. 258 et suiv.; et I'excellente dissertation de Vita Menandri, p. 29, oil Meinecke s'indigne contre la impia Byzantinorum imperutorum pietas. Le 27 Janvier 17S3, Villoison ^crivait k son ami Gottl. Murr, fonda- teur d'un journal littdraire k Nuremberg : « J'espere trouver au mont Athos au moins des manuscrits tres-anciens Dans un catalogue du seizieme siecle des manuscrits de Constantinople, imprim(5 dans la Nova Colledio librorum rariorum. on trouve Aristophane et Sophocle en en- tier, vingt-quatre com(5dies de Menandre, avec le Commentaire de Mi- chel Psellus, etc. » H61as! c'^tait une illusion I — 9 — gouter un plaisir aussi vif qu'une metope brisee de la frise du Parthenon. Athenes et la Grece posaient devant le poete drama- tique, peintre de moeurs. Jetons done un coup-d'oeil sur I'histoire d'Athenes et sur la societe athenienne , consi- deree un peu apres la mort d' Alexandre. Cette turbulente democratie, huit fois renversee et plus ou rnoins completement retablie de Solon a Adrien, avait presque toujours porte malheur au plus spiri- tuel des peuplcs. Longtemps, dans des querelles in- testines, elle s'etait debattue, meme avant les Pisistra- tides. En vain Solon lui-meme, sans s'exagerer la portee de son ceuvre, laborieuse transaction entre tons les par- tis, avait essaye de donner a cette souverainete populaire, par de prudents contre-poids, une organisation reguliere et stable. Enflee des heroiques succes auxquels elle avait glorieusement concouru pendant les guerres mediques, ivre d'orgueil pour avoir, apres les dieux, sauve la Grece (1), elle pretendit maintenir, sur ses allies jaloux et nes divises, qu'elle pressurait, un joug qui n'eut pas ete plus dur, impose par les Perses eux-memes. En la caressant d'une main, Pericles I'avait muselee de I'autre, pour la sauver de ses propres fureurs et des perils dont la menacaient une constitution ou le hasard etait peu a pen devenu le grand electeur, et sa naturelle et impla- cable ennemie, la coalition dorienne. Parmi les luttes perpetuelles des factions et les desastres periodiques de (1) H^rodote, liv. VII, chap. 139. — Sur cet orgueil et ses funestes consequences, voy. Aristote, Politique, liv. II, chap. 9; — Sur les fa- tales divisions desEtats grecs, le Mi^moire de M. Koumanoudis, De I'U- nite' politique de la Grece ancienne ; Ath6nes, 1853. — 10 — la guerre, cet eminent citoyen avait, comme nos plus celebres honimcs dEtat, suffi peniblemcnt a chaque jour, sansdominer Tavenir, Sa mort, renversant toutes les barrieres , devient le signal de I'avenement de la po- pulace. Epuisant le tresor et ruinant les riches^ cetle plebe a I'esprit de vivre a la fois des tribunaux , de I'as- semblee generale , des spectacles et de I'autel (1) : mul- titude ingrate envers ses grands hommes , impatiente du repos, nee pour le ravir aux autres (2), et toutefois re- vant une vie sans travail (3). Ses ignobles bouflfons, ses flatteurs presomptueux , un Cleon , un Hyperbolas , la precipitent de faute en faute, de malheur en malheur. Athenes, captive de Lysandre, est toujours dechiree par d'ardentes cabales, avilies au point de s'arracher I'or de ces Barbares d'Asie dont tons les Grecs se disputeront bientot Tailiance pour s'affaiblir mutuellement. Puis ce souverain aux vingt mille tetes se laisse ecraser sous le regne de terreur d'une oligarchic alteree de vengeance, dont Gritias est le Robespierre. C'en est fait, sa supre- matie est passee sans retour. Cette ochlocratie intermit- tente, objet d'effroi pour I'industrie et la richesse, de de- gout pour le genie et la vertu (4), ou d'etranges et steriles moyens de duree , critiques d'une maniere inintelligente par quelques ecrivains, avaient ete tres-consequemment etablis (5), se vit, par I'exces de son principe, condamnee (1) Voy. M. Troplong, Des Rdpubliquen d' Athenes et de Sjmrte (M^m. de I'Acad. des Sciences mor. et polit., t. VIII , p. 582). (2) Thucydide, liv. I, chap. 70. (3) Aristophane, Gite'pes, v. 706 et suiv. (4) Platon, Isocrate, Xi5nophon, Phocion, Aristote , etc. (5) Xenophon, A9-ovaicov TroXtTaa, init. — Voy. surtout, dans le Banquet du meme auteur, chap. 4, les paroles de Charmide ^Callias sur les dangers de la richesse k Athtoes. — 11 — a perir. La Grece entiere nc pouvait plus rien par elle- meme. Alors Philippe, plus fort de son or que de ses ar- mes , achete une a une ces petites capitales oil tout etait a vendre, oil Ton comptait plus de generaux que de sol- dats (1) ; et Athenes est reduite a perdre, dans les plaines de Beotie, ou la pousse une noble voix, cette indepcndance qui fut aussi funeste pour elle-nieme que pour les autres. Bientot Alexandre se leve, et frappe de terreur et d'admi- ration toute la Grece si rapidement dechue. Seul fruit precieux d'une liberte qui n'est plus, le mouvement intel- lectuel s'est dissipe . La cite de Minerve a cesse d'etre 1' uni- que capitale des lettres et des arts : Pergame , Alexandrie, Smyrne, Ephese, deviennent autant de centres nouveaux pour la science et pour I'industrie. La voix des Muses semble preferer les echos de la Sicile et de Gyrene a ceux de I'Hymette. C'est a Rhodes qu'on etudie I'eloquence quand il n'y a plus de tribune ; a Syracuse continueront les progres de la geometric et de la mecanique, sciences destinees a renouveler, apres bien des siecles , la face de I'Europe. Mais, malgre cette dispersion des facultes du genie, il reste a Athenes son theatre ; et, a la tete d'une jeune generation de comiques eminents et pohs, suscites par le nouvel etat social, Menandre viendra eclairer, amuser noblement, consoler son ingenieuse patrie. D'ail- leurs, an sein meme d' Athenes asservie^ la revolution produite par la Macedoine trois fois victorieuse , a Che- ronee , a Thebes , a Cranon , multipliait les partisans de la philosophic, qui, la comme dans la Rome des Cesars, fut I'asile des ames independantes. (1) Mot de Phocion. Voy. Plutarque. — 12 — Les reformes politiques d'Antipater, restreignant le droit de suffrage modifie par chaque revolution, et accor- dant des terres dans la Thrace a des milliers de niecon- tents, rendirent un peu de repos a cette orgueiileuse ville, pour laquelle I'ami des lettres et des arts sent une douce compassion, une invincible tendresse, meme en blamant ses folies. Sauf quelques retours passagers de fievre demagogique, elle posseda enfin, Diodore raffirme, un gouvernement paisible, et s'eleva meme a un degre d'opulence qu'elle n'avait jamais connu (1) : faible de- dommagement de la domination etrangere, a laquelle Athenes etait desormais condamnee ! Parcourons tous les degrcs d'une societe tourmentee par tant d'orages; et, I'oeil fixe sur notre but special, essayons d'entrevoir ce que les situations diverses de I'Athenien versaient a la recette d'observations malignes du poete comique. Les eiipatrides , personnages de noble lignee , etaient les grands seigneurs de I'epoque. Objet constant des ja- lousies de la multitude, ces partisans de la Macedoine vivaient, la plupart , retires dans leurs terres. Le manteau releve sur I'epaule, la chevelure taillee avec grace et ornee d'une cigale d'or, embleme de son au- tochthonie , I'aristocrate s'indigne de se trouver sur la place publique pres d'un homme sale et mal vetu (2). Son epouse, descendante des Megacles, pousse encore plus loin I'orgueil de la naissance. Aussi ce couple egaie (1) Diodore de Sidle, liv. XVIII, chap. 18. (2) Th^ophraste, Camdires, chap. 26. — II serait superflu d'indiquer toutes les sources ofi j'ai puis^. Laissant dans I'ombre de nobles et s4- duisants traits de moeurs qui ne relevaient pas de la satire dramatique, j'essaie ici de mettre en lumiere le c6t6 comique d' Athenes, je ne 1 iii- vente point. — 13 — et venge un peuple malin, et devient tributaire du mora- liste retablissaiit sur la scene, par le droit du rire, I'ega- lite qui n'est plus ailleurs. Viennent ensuite les families sacerdotales , un peu de- chues depuis qu'une philosophie, sterile d'ailleurs pour la morale et aveugle sur la vraie condition de I'homme , a gagne du terrain. Menandre a pu les effleurer de quel- que trait quand il dessinait son Superstitieux on sa Fa- natique; mais 11 marchait sans doute avec precaution sur la lave encore brulante que fuyait Aristote , et qui avait englouti I'impassible Socrate. Les chevaliers, cette petite noblesse, riche encore pour ces temps; les cultivateurs , demi-hourgeois, demi- manants, vivant d'un modeste domaino et amenant leurs denrees an marche ; les proprietaires d'ateliers et d'ou- vriers esclaves, chefs d'une industrie que la notre pren- drait en pitie , apportaient a I'observateur leur contin- gent de ridicules et de prejuges d'etat. Ce gros banquier du Piree , qui prete son or a usure, et le prodigue a ses maitresses ; cet affranchi, qu'ont en- richi les mines d'argent du Laurium, et qui ne s'appelle plus Stephanos, mais Dionysiopeganodore (1); ces ne- gociants maritimes, toujours prets, comme leurs mo- dernes successeurs , a se transformer en pirates (2) ; ces suppots de Themis, type de I'humeur tracassiere de leurs compatriotes , et dont I'un veut plaider toujours _, I'autre toujours juger (3) ; ces sycophantes , naguere (1) Anthol. gr., XI, 17. (2) Voy. les plaidoyers d'ls(5e et de D^mosth^ne pour causes civiles, surtout ceux de ce dernier orateur centre Callippe, Nicostr-ate et Ti- moth^e. (3) Voy. les Gudpes d'Aristophane. — 14 — dangereux tyrans, dont les intrigues, plus mesquines, brouilleut encore des parents et dcs amis ; ces faux te- moins, faisant du parjure metier et marchandise (1) ; ces hardis armateurs, ces turbulents matelots ; ces pecheurs, non moins grossiers , non moins aventureux ; ce ruslre qui, enfant de I'Attique, regarde d'un ceil stupide le Parthenon , mais en revanche s'arrete avec admiration devant un bel ane (2) , ne formaient-ils pas autant de categories de justiciables de la muse comique? Les gens de comptoir, de magasin, et ceux qu'abrite una modeste echoppe, jusqu'a la marchande d'herbes devinant I'etranger a une legere faute contre I'atticisme ; le barbier, le parfumeur, nouvelliste incorrigible (3) , dont la boutique, bordant I'Agora, est le rendez-vous de ces badauds d'Athenes qui font voler les armees comme les grues , et tomber les muraillcs comme des cartons ; le cdbaretier, chez qui le petit peuple et les heritiers de la besace de Diogene vont manger des salaisons en lanyant des sarcasmes sur les sanglantes batailles que se livrent les successeurs d' Alexandre ; le chef de cuisine, si fier de son art, se transportant, avec sa cohue de valets fripons, dans les riches maisons ou I'appelle une noce ou une fete ; les societes, plus delicates, d'hommes d'esprit et de plaisir, qui, bannissant desormais la politique, passent des heures si gaies a se moquer des sottises du temps ; quelques auteurs tragiques, cultivant un art en deca- dence, et traitant Sophocle de haut en has ; des faiseurs de (1) D^mosthene, Plainte contre Conon. ,.(2) Th(5ophraste , Caracteres, chap. 4. (3) Cic6ron, Bi utus, chu'^. 46.— Voy. dans Plutarque (Amyot), Du trop parley, la piteuse aventure de ce nouvelliste qui avail son ouvrouer de barberie sur le Pir6e. — 15 — dithyrambes, des historiens, venus quand il u'y a plus, dans I'Attique, rien de grand a decrire ou a chanter; des orateurs , quand il ne faut plus que des avocals ; des artistes qui se croient tons des Apelles, parce que la con- cubine d'un roi barbare leur a demande son portrait; des philosophes de toutes les ecoles, des medecins de toutes les capacites, allant gravement par les rues, de gros volumes sous le bras , en marmottant des maxinies et des recettes infaillibles ; d'avides et brillantes courti- sanes, fleau des families, ou elles parviennent quelque- fois a se glisser par un mariage illegal (1), voluptueuses filles d'Aspasie, passionnees pour le luxe et les arts, et faisant de leur maison le rendez-vous des gens du bel air; quelque orpheline etrangere, venant dans un faubourg d'Athenes abriter sa misere sous I'aile d'une pauvre parente, a qui un jeune amoureux la demande pour epouse ou pour maitresse ; des peres avares , allant eux-memes au raarche, et surveillant le train de la maison tandis que madame repose, ou faibles jusqu'a loner des joueuses de flutes pour amuser leurs fils ; une jeunesse le- gere , ne connaissant plus que le jeu , les combats de coqs, la chasse, mais au sein de laquelle deja des esprits plus serieux se prennent a rever lorsqu'ils passent devant I'autel antique eleve par Epimenide au Dieu inconnu; des ele- gants outres , des singes de la rudesse lacedemonienne ; les insultes echangees, dans les carrefours, entre gens qui se detestent sans trop savoir pourquoi (2), et dont les attaques furieuses genent le paisible passant qui re- vient de souper chez un ami ou cliez Thais ; quelques (1) Plaidoyer contre Ndcera, attribu6 &. D6mosth6ne. (2) Meme orateur, Plainte contre Conon. — 16 — tartufes de moeurs contrastant avec de francs debauches; de doux et commodes philanthropes, avec les Timons du jour; des esclaves des deux sexes, faconnes a tons les emplois, d'infames courtiers d'amour, partie la plus nombreuse et la plus vile d'une population oii ce pele- mele s'agite , avec de fort honnetes gens , en un tourbrl- lonnement perpetuel : tout, dans I'Athenes de Menandre, n'est-il pas sujet d'etude et de tableau a qui sait observer et peindre? Voyez-vous se heurter aussi sous ces vastes portiques, embellis par les arts , ces etrangers , ces insulaires , en- fants de la grande famille grecque , avec leur costume particulier, leur physionomie, leur idiome ? Attires dans Athenes par les seductions de la paix interieure, ils cou- doient un vieux Spartiate qui marche, comme au temps de Lycurgue, les mains sous son manteau, les yeux fixes devant lui, sans tourner la tete pour voir au loin les de- bris disperses des trois cent soixante statues de Deme- trius, sans repondre que par monosyllabes doriens. La garde scythe, qui s'enivre, parle grec comme les Suisses de Moliere parlent francais, et fait de vains efforts pour arreter ce heros de halle qui harangue la populace d'une voix rauque (1); les militaires oisifs de tout pays, mata- mores toujours prets a vendre leur epee au plus offrant ; et meme quelques rares voyageurs , citoyens d'une ville qu'on appelle Rome, rude patrie de laboureurs et de soldats , maitresse de plusieurs colonies hesperiennes, et appelee a dominer un jour les domiiiateurs de la Grece : voila encore autant d'originaux, dont les plus serieux (1) Thtophraste, Caracteres, chap. 6. — 17 — memes amuseront sur la scene un peuple railleur, qui ne salt plus que rire des sottises des autres, de leurs preten- tions, et de ses propres folies. Les liens politiques relaches , ceux de la famille athe- nienne durent se resserrer. On vecut moins sur la place publique; on s'y enquerait bien encore de nouvelles, mais a voix basse, dans un coin, loin de la sentinelle macedonienne , et non pour agir. L'Athenien dififera un pen moins de notre moderne bourgeois ; plus sedentaire, il comprit et gouta les douceurs du foyer domestique. Sortant quelquefois du gynecee, la femme remontait par degres a son rang, d'oii Tesprit democratique I'avait fait dechoir ; et, fille , soeur, mere , surtout epouse , plus en- core maitresse, prenant une plus large part dans des in- terets prives , elle repandait sur des affections plus in- times, sur des inimities plus personnelles, I'influence multiple de ses mobiles impressions. Grace a la femme, si pen menagee d'ailleurs par Menandre et par ses rivaux, la Comedie se faisait I'echo du fameux \ers d'Euripide : Amour, cruel tyran des hommes et des dieux! L'esclave meme, toujours traite moins durement dans I'Attique qu'ailleurs, voyait sa condition s'adoucir en- core , et avait son franc-parler. Ainsi la vie de famille, nulle a Sparte, jusque-la incomplete a Athenes, put s'e- panouir librement. Qui ne sent combien cette disposition generale des esprits etait favorable au developpement de la comedie de moeurs et de caractere? Les railleries du peuple meme, les brocards de la rue, eurent desormais, comme chez les poetes , plus de delicatesse , et obtin- rent parfois un heureux resullat. Voici, a ce sujet, une Aead., LeUr«>. S — 18 — anecdote qui vaut bien un petit drama moral, et que nous pourrions intituler le Fat corrige : Un riche etranger, dit Lucien^ vint a Athenes dans un grand appareil, suivi d'une foule d'esclaves, et tout chamarre d'or et de broderies. II comptait sur I'admi- ration des Atheniens : le pauvre homme leur fit pitie. lis entreprirent son education, sans amertume, sans lepon di- recte ; car il elait dans une villa oil chacun est libre da vivre a sa guise. AUait-il aux bains, aux gyninases, em- barrassant la voie publique de sa troupe de valets? un passant, feignant de lancer le trait ailleurs, disaitademi- voix : « A-t-il peur qu'on ne le tue pendant qu'il se baigne ? Une paix profonde regne ici ; a quoi bon cette armee ? » L'autre d'ecouter, et de diminuer son train. On lui fit quitter pourpre et broderies a I'aide de plaisanteries sur les fleurs de ses vetements : « Deja le printemps ! d'ou vient ce paon? Cette robe est, a n'en pas douter, celle de sa mere. » Et mille traits semblables. Les gens raillaient ainsi sur ses bagues, ses bracelets, sur la recherche de sa coiffure, sur le dereglement de sa vie. Bref, le vaniteux etranger devint bientot raodeste, et re- tourna dans son pays meilleur qu'il n'etait venu , grace a ces lecons populaires (1). Sans doute,le peuple qui, dans le raffinement de sa ci- vilisation, maniait si legerement le badinage, et le faisait adroitcment tourner vers le sentiment des convenances, ne devait pas manquer d'excellents poetes moralistes sur sa scene comique reformee, ni etre insensible aux ac- cents adoucis de la satire dramatiqua. (1) Lucien, Nigrinus, chap. 13. — 19 — Ces accents ont encore leur echo. Le curieux qui parcourt cette longue galerie d'antiques oil de savantes mains ont range les debris de la comedie grecque de tons les ages, s'etonne, si eclaire qu'il soit, de les trou- ver presque tons , malgre la transition de I'ancien dia- lecte d'Athenes au nouveau (1), a peu pres egaux par la perfection du style. Partout il croit reconnaitre, en meme mesure, elegante precision, gracieux naturel, et cette alliance exquise des idiotismes generaux du plus souple des langages avec la delicatesse plus grande encore de ces formes et de ces tours attiques dont la plupart se resolvent en une ingenieuse analyse. Pour s'expliquer, a la vue des morceaux les plus etendus, cette excellence de I'art difficile du dialogue parmi tant de poetes differents, qui n'etaient pas tons nes a Athenes, il a besoin de se rappeler que, chez le peuple le plus causeur de la Grece, la conversation s'etait ele- vee, surtout depuis Aspasie, a une perfection sans exem- ple. Et partout encore ces precieux avantages sont re- hausses par le doux eclat d'un metre rapide et leger. Mais bientot il pense a cette superiorite que de tres-bons juges proclamaient unanimement en faveur de Menandre considere comme ecrivain ; et, alors surtout, il est tente de s'ecrier : Je ne suis qu'un Scythe I Toutefois, une com- paraison attentive fera discerner a ce barbare lui-meme ce parfum penetrant et subtil, naturelle emanation du sol de I'Attique, qu'il respire plus abondamment pres (1) AtaX£XToj St xa9b 'n p.ev via to iJacp£(jT£pov ej^ei , tyj via X£- j^QVjfjLEVYi At9iJi, y) St TuaXaiot TO ^eivbv xMv-^rikhv tou Xoyoy, iv'ioxt 5e E-jnTYi^euEt xai Xj^Eij Tivaj. (/l«o«)/WM5 7rEf\Ktofxw5iaj; Prolegg.'V.) — so- cle notre poete (1) ; et, ravi, il finira par dire avec Pro- methee : *• GcoauToj, ri jSpoTEtoj ; Mais, meme dans ridiome moderne le plus assoupli aux capricieux mouvemeuts du dialogue , comment ren- dre toutes ces delicatesses? A Moliere, a Sevigne, vous deroberez, pour I'appliquer, ici une heureuse expression, la un tour vif et degage : rares equivalents , bonne for- tune de chercheur de tresors , qui ne vous preserveront pas, fussiez-vous Louis Courier, de vous trainer a la suite de votre inimitable modele ! Mais les gens de gout apprecieront tant de graves difficultes; et cette pensee previent le decouragement. Quel service rendrait la critique litteraire si, lors- qu'elle descend dans ces catacombes ou gisent epars et mutiles tant de beaux ouvrages, admires de plusieurs generations, elle avait la vertu d'en rapprocher les frag- ments d'une main sure, de les faire eclore de nouveau a la vie dans un ensemble harmonieux! On Taccuse de s'etre plu longtemps , lorsqu'elle pouvait quelque chose, a grossir encore, par d'autres demolitions, ce grand monceau de mines : n'y serait-elle point poussee par une impuissance aussi averee pour reconstruire les (1) D6m6trius de Phalere, critique contemporain et d'un godt d6ii- cat, attribuait des roiJrites divers au style de M^nandre et h. celui de Philemon. Le premier, dit-il, par sa phrase souvent couple et rapide comme la conversation, aide mieux le d^bit et le jeu de racteur ; Vklo- cution soutenue, le m6tre cadenc(5 de Tautre, se prfitent plus ais^ment cl la lecture qu'^ la representation [De Elocut., 193). Voiii encore un de ces arrets que les modernes ne peuvent reviser, faute de pieces suffisantes. — 21 — chefs-d'oeuvre brises que pour en susciter de nouveaux? Sans pretendre la rehabiliter pres des hommes de gout, nous avons deja tache de recomposer, avec quelques materiaux iuformes, I'economie d'une comedie grec- que des premiers temps (1). Essayons aujourd'hui d'op- poser brievement la meme synthese a la dissolution que le torrent des siecles a faite de six pieces de Menandre : VIncendiee, le Collier, Thais, VEnnemi des femmes, V Apparition, et VAmant ha'i. L'lNCENDlfiE. Singulier titre pour une comedie , EfATrtirpapIvY) ! Quel en pouvait etre le sujet? Auteurs anciens, modernes cri- tiques, nous laissent dans une profonde ignorance sur ce point, que n'eclaircit pas une dizaine de vers conser- vee au hasard par le temps, et dechiree en cinq ou six lambeaux. Reduits a des conjectures, voyons du moins si celle que nous allons proposer se deduit assez bien d'un tel titre ; si elle est conforme a certaines habitudes petulantes de la folle jeunesse d'Athenes; enfin, si les minces et rares debris de cette piece s'y adaptent de bonne grace. Ce titre s'appliquait certainement a une femme, et j'affirmerais qu'il n'etait pas pris au figure. Si le per- sonnage dominant eut ete une femme jalouse, enflam- mee de depit, le poete n'aurait pas annonce sa fable par ce mot unique , lequel , isole de la sorte , ne comportait (1) Une comedie de Cratinus. Revue de la Cote-d'Or et de I'Ancienna Bourgogne ; Janvier 1846. — 22 — que I'acception propre. Ici, je ne crains pasle desaveu des hellenistes. Le sens est done bien Incensa , Vincendiee. Les traducteurs latins, les derniers editeurs d'Athenee et de Stobee, a qui nous devons les fragments, Jean Le- clerc, Grotius, M. Diibner et M. Raoul-Rochette, n'en admettent pas d'autre (1). Le poete supposait-il que le feu avait pris au gynecee de quelque maison? Mais I'appartement des femmes ne s'ouvrait guere plus sur la scene que dans la vie reelle ; et d'ailleurs, I'epouse, la mere de famille, la fiUe de r Athenien , ne furent jamais les principales figures d'une comedie de I'ecole de Menandre. Nous voila done amenes a penser que la demeure dont on simulait I'incendie sur le theatre etait celle d'une he- taire, personnage qui oeeupait d'ordinaire une place plus ou moins importante dans les pieces de eet auteur. Ainsi, traduisons : la Courtisane incendiee; ou, si mieux aimez : Au feu ! Cherchez maintenant, dans ee que nous savons des mcBurs atheniennes , la cause probable et I'effet drama- tique d'un tel accident : sous ee titre , lugubre en appa- rence , vous enlreverrez une serie au moins possible de scenes animees, empreintes du caractere de la vie reelle et d'une gaiete petulante, mais laissant place a d'adroites lemons de morale. Quelques jeunes amis viennent de feter Bacchus dans un bruyant banquet. Ces enfants sans souci , a la nuit close, sortent, couronnes de flours, cchaunes des (1) Une vieille le^on porte EfXTreTrpaplvYi , \a. Femme vendue ou tra- hie. Mais cette id6e se rendrait plutotpar IlwXouftevo. Une autre piece de Menandre s'intitulait IIcoXoufAevoi, Veneuntes. — 23 — vapeurs du vin; et, selon 1' usage, ils se dirigent, pour achever leur orgie, vers la demeure d'une beaute peu severe. Us frappent : la porte reste fermee. Us chantent en chcEur la complainte amoureuse et deja menagante : un silence prolonge leur fait soupconner la presence d'un rival plus heureux. Encore , s'il n'y en avait qu'un seul ! mais plusieurs galants de contrebande sont la, sur- pris au milieu d'un joyeux souper : Kaivuv yTTEO ToiJTwv ffuvayouct xara pova? (1). Alors, armes de leviers qu'apportent leurs esclaves, nos jeunes etourdis, irrites par I'obstacle, essaient de soulever, de rompre cette barriere : vains efforts! Pour derniere ressource, avecles torches qui les eclairent, ils y mettent le feu et entrent vainqueurs par la breche pra- tiquee , au risque de reduire en cendres I'asile des amours. Mais ce malheur est bientot conjure. Ajoutez les inci- dents naturels d'une pareille scene : quelque paisible passant insulte; une patrouille scythe battue; la que- relle engagee avec cette Danae d'un genre nouveau, qui, a la fois inquiete et hardie, ferme precipitam- ment la porte de la salle du banquet clandestin; ses convives se decouvrant, et, pour echauffer la bagarre, tenant tete aux assaiUants; puis, la brusque arrivee d'un pere, qui, au milieu du calme a demi retabli, gourmande un fils libertin, le heros de la troupe : vous aurez la peinture de desordres nocturnes qui , au (1) Meinecke, Fragmenta Comicorum grcBcorum, t. IV, p. 115; Ep- irtirp. , 5. — EXtyov 5e uyvaytiv to pET'aXX-flXwv irivEtv, xai ouvay tiyiov to au piroo t ov. (Ath6n6e, liv. VIII.) Cf. Hesych., s. V. auvaytoyiov. — 24 — dire de maint auteur (1), n'etaient pas rares dans la patrie d'Alcibiade, et dont la scene comique pouvait a bon droit etre le reflet. Ce vieillard , qui s'arrache an sommeil ponr chercher et rainener an logis un fils , fruit d'un triste hymen, I'en- tendez-vous s'ecrier avec amertume : fi? dcyaOov eon irpaypa to ytviaQ»i ftvo? ifcnifctl E?toXt)s a'7r6Xoi3''o(JTtj itote b TfpwToj ^v yofxaj, ewEi^'o (JEiitcpog, «tJ TpiToj, E(J TETapToj, Et-7 pETayEVYi; (ajl « Quelle douceur d'etre pere ! . . . Peste soil de celui qui , le premier , tata du mariage ! Peste du second , puis du troisieme , et du quatrieme , et du dernier ! » Ne serait-ce pas un valet complice , bel esprit raison- neur, qui , pour excuser son jeune maitre pres du vieil- lard irrite , essaierait plaisamment de demontrer a celui- ci que ce n'est pas, apres tout, un grand crime de mettre le feu, dans un amoureux transport, a la maison d'une courtisane? . Tp'ia yap eon, (SioTroTa, t wv airavTa yiyvsr', iq xaToc touj vofiooj, ^ Ta~? dvayxaij, ^ to Tp'iTov e'Oei Tiv'i (3). 5'" (1) Voyez surtout les autorit^s cities dans X Argument et les l^otes curieuses de Mitscherlich sur la 26« Ode d'Horace, liv. III. (2) EfiiTnTrp., 4'et 1. — Aristophon, poete de la moyenne comMie, exprimait la nieme id6e dans sa piece intituli5e Callonide (Meinecke, t. Ill, p. 359); et il a 6t6 imitt5 dans une epigramme de La Fontaine : Fol 6toit le second qui fit un tel contrat : A regard du premier, je n'ai rien k lui dire. (3) Id., 2. — « Omne jus aut consensus fecit, aut necessitas consti- tuit, aut firmavit cousuetudo. » (Digeste, I, 3, 40.) — 25 — « Maitre , tout suit dans ce monde Tune de ces trois regies : ou les lois, ou la necessite, ou la coutume. » Or, combien d'autres en font autant que ce pauvre gar- 6xtov, 9. (3) Meinecke,t. IV, p. 193. IlXoxiov, 5, 6, 7. — 28 — combien sa propre vie est dure et miserable... Oui, c'est un tres-niauvais parti que mon maitre a pris la. Du moins, en restant aux champs, il derobait a tous les yeux une existence qu'on meprise, il s'enveloppait de sa soli- tude... La campagne n'est-elle pas pour tout homme une ecole de vertu et de liberte? » ETji^ev §i •jrapaTTETaap.a tv)v Epvipav... Ap'tOTiv ap£T-«j xal |3ioy ^i^aoxaXoj tXeyQEpou ToT; -iraatv av9ptoTroif aypoj ; Bel et court eloge de la vie champetre : celeherrimus in comoediis versus (1) ! Notre Athenien malheureux a pour voisin un autre vieillard, pere d'un fils et d'une fille, mari do I'opulente et noble Crobyla, et, comme ce personnage de Moliere, mari tres-marri. Laissons-lui le soin de nous faire con- naitre sa compagne. EUe vient de le contraindre a ven- dre une esclave jeune, jolie, entendue au service, qu'elle soupconnait d'etre sa rivale. Par un soin prudent, elle n'en conserve que de laides ; et voici les doleances du bon homme : Eir'afxtpoTspa vuv,x. t.X. (2). « L'epouse a la riche dot va maintenant dormir sur les deux oreilles. Belle et memorable prouesse ! Elle en est venue a ses fins : cette fille I'offusquait ; elle Fa chas- see, pour que tous les regards s'arretent sur le charmant visage de Crobyla. Eh! qui ne la connait de reste, mon epouse, ma souveraine, et la face dont I'a douee la (1) Apul6e, ApoL, p. 330, Elm. (2) nXoxiov, 1, — 29 — nature? Unmuseau d'anesse, entoure de guenons, dit le proverbe, Mais silence ! oublions certaine premiere nuit^ commencement de tons mes chagrins. Malediction sur moi, de m'etre enchaine a cette Crobyla , avec ses seize talents ! line poupee haute d'une coudee ! Est-il possible d'endurer ses superbes grognements? Non, par Jupiter Olympien, par Minerve, non jamais! Cette pauvre pe- tite, qui servait plus vite que la parole, qu'on I'emmene done; mais qui la remplacera? » II y a la quelque chose des regrets du yieux Chrysale : Vous etes satisfaite, et la voila partie! Mais je n'approuve point une telle sortie : C'est une flile propre aux choses qu'elle fait, Et vous me la chassez pour un maigre sujet Une pauvre servante au moins m'^tait rest^e, etc. (1). Le mari mecontent ne s'epanche pas d'une maniere moins comique en causant avec son nouveau voisin : E;^to (J £7rixXr;pov Aifjiiav x. t. X. (2J. « J'ai pris pour femme un vampire avec une dot. Ne vous I'ai-je pas dit? Maison, terres, c'est elle qui gou- vernetout. J'ai regu tout cela en la recevantelle-meme. Par ApoUon ! c'est le fleau des fleaux. Elle est facheuse a tout le monde comme a moi;, et bien plus encore pour son flls, pour sa fille. » — C'est un mal sans remede , je le sais de reste, » repond le vieillard pauvre, en soupirant et pensant peut- etre a sa defunte moitie. Ces chagrins d'un homme favo- rise de la fortune le reconcilient avec sa triste position : « Je croyais, lui dit-il, que les riches, exempts de (1) Femmes savantes, acte II, sc. 7. (2) nXoxiov, 2. — 30 — soucis, ne passaient pas les nuits a gemir, a se retourner dans leur lit en poussant des helas ! et qu'ils dormaient un doux et paisible somineil ; toutes les miseres me sem- blaient reservees an pauvre. Maintenant je vous vois, vous qu'on appelle heureux, sujets aux memes peines que nous. II y a done etroite parente entre la douleur et la vie! La douleur est dans une vie de delices; dans une vie de gloire elle nous suit; elle vieillit avec nous dans une vie indigente. » fitpYiv tyw Tou? •7r),ou(jtouj, x. t. X. (1). Cependant I'honnete serviteur, qui lui-meme n'est pas dans le secret de la seduction et de ses suites, s'arrete devant la porte du logis , I'oreille frappee de cris aigus : ils sont pousses par la jeune fille en mal d'enfant (2). Tout I'amphitheatre devait aussi les entendre, comme dans les Adelphes, VAndrienne de Terence et aussi de Menandre, et dans VAulularia de Plaute : Miseram me! differor dolnribus. Juno Lucina , fer opem ! serva me , obsecro ! Spectateurs et spectatrices de certains drames mo- dernes, pourquoi seriez-vous scandalises? Souriez de pitie, criez a I'indecence : mais que voulez-vous? ces accents de la nature ne choquaient nuUement le gout des Anciens (3). (1) KiGaptUTvij, 1. — Cf. nXoxiov, 10. (2) « Servus bonae frugi gemitum et ploratum audit puellae in puerperio enilentis : timet, etc. » (Aulu-Gelle, Nuits Attiques, liv. II, chap. 23.) — Get auteur a consacr(5 quelques pages intdressantes k la comparaison du Plocium de Menandre avec celui de son imitateur latin Caecilius, qu'il met beaucoup au-dessous du module. (3) TuvYj xue7 ^Exiptvoj ; (IlXoxtov, 3.) — 31 — Alors la crainte , la colere , le soupgon , la pitie , la douleur^ s'emparent tour a tour du fidele esclave. Tous ces divers mouvements de I'ame etaient rendus par le poete grec avec une force et une verite admirables (1). Le serviteur interroge, apprend tout, et s'ecrie : Q Tp\; xaxo^aifxwv, x. t. X. (2). « trois fois malheureux I'indigent qui se marie et devient pere ! Qu'il est insense ! Pas un ami pour le sou- tenir ! Qu'une mesaventure I'expose au mepris du monde, il ne pent couvrir sa honte avec de Tor, Sa miserable vie est ouverte a tous les regards, battue de tous les vents. II fait I'epreuve de mille maux, et ne prend sa part d'aucun bien ! » Comme les deux peres, les deux jeunes fiUes se sont liees d'amitie : gracieuses figures, comme cette Anti- phile, si touchante, que Terence a dessinee d'apres Menandre. Le fils du riche est revenu de voyage : il a vu I'amie de sa soeur ; il en est epris , veut I'epouser, et demande le consentement paternel. Le pere, assez debonnaire, fait doucement remarquer au jeune amou- reux le peu de convenance de cette union ; il lui parle raison. « La raison, mon pere ! 1' Amour est sourd a sa voix ; il se soustrait a son empire : n'est-il pas enfant et dieu? » $Oa£tyap est Epuj TOU VOUS'ETOUVTOJ XWtf 6v ' aHa S OX) paijiov veoTYira vixav iaxi xot S'eov Xoyto (3). (1) « Hi omnes motus.... mirabiliter acres et illustres, etc. » (Aulu- Gelle, /. /.) (2) nXoxtov, 4. (3) Ave\l»iot, 1. — 32 — Le pere est vaincu par ce beau raisonnement. Aussi bien, il n'y ferait pas, lui, tant de fagons ; et les Grecs, sur ce point, etaient moius delicats que nous. Celle qu'aime son fils a ete trompee ; mais elle est honnete et bonne : que faut-il de plus ? Tafiti Sc JJIT5 T71V TrpoT'xa, Tr;v yuvaTxa Si (1). « Epouse, non la dot, mais la personne » : telle est, par contraste, la maxima favorite du mari de Crobyla. Kai TouTov vipSj Tov Tpoirov yapcTv iSti aTTavTaj • x. t. X. (2). « Voila comme nous devrions tous nous marier, dit-il encore a son fils. Par Jupiter Sauveur ! quel avantage nous en retirerions ! Ne pas s'enquerir de vetilles : qu'etait le grand-pere de ma future ? quelle est son aieule ? tandis que, sur le caractere de I'epouse qui sera la compagne de toute notre vie, on n'examine, on ne regarde rien! On fait apporter la dot sur un comptoir, on procede par expert au controle de cet or qui ne restera pas cinq mois a la maison ; et celle qui doit I'habiter toujours , nous la recevons les yeux fermes, au risque de recevoir une sotte , une emportee , une acariatre , une bavarde ! Moi, ajoute ce bonhomme, plus habillard lui-meme qu'une tourterelle (3) , quand il sera temps de marier ta soeur, je la promenerai par toute la ville : Messieurs les ama- teurs, parlez, considerez bien d'avance a quel peril vous vous exppsez. Toute femme est fatalement un far- deau : heureux qui a su choisir le plus leger ! » (1) Menandri Sententice monost., 98. (2) Ejusd. Fabulcs incertcB, 3. (3) Tpyyovo; XaXtOTepov. (IlXoxiov, 13.) — 35 — Ce pere consent done , mais a une condition : que son fils obtienne rassentiment de sa mere ; c'est d'elle que depend sa fortune. C'etait la le difficile. Le jeune homme n'ose parler a Crobyla. Un ami lui reproche cette faiblesse : Ejxj3£j3p6vTVi(jai ; yEXoTov, x. t. X. (1). « Quoi ! te voila petrifie ! Quel ridicule ! amant d'une si aimable fille , tu gardes le silence ! tu verras tranquil- lement ton mariage manque ! » — Que veux-tu? Je redoute la presence de ma mere. Impossible a moi de la regarder en face quand elle est fachee. Oui , Clitophon, je surmonterais toute autre crainte plutot que celle-la. » A'tcjfuvofiat..., KXtiTotptov, x. t. X. (2). Enfin il rompt cette glace, il veut, comme notre Chrysale, etre homme a la barhe des gens, et il a parle. « — Y pensez-vous, mon fils? et son enfant ! — Je lui ser- virai de pere. — Une fille sans dot! — Vous etes assez riche pour nous deux. D'ailleurs, ne nous targuons pas tant de cette opulence. Si elle vous etait a jamais assuree, je vous dirais : N'en faites part a personne , restez-en seule maitresse absolue. Mais , si tons ces biens sont la propriete de la Fortune , non la votre , ne craignez-vous pas qu'elle ne vous les enleve, et ne les transporte a une autre famille? Tant qu'elle vous laisse jouir de ses dons, usez-en , ma mere , pour le bonheur de votre fils ; faites (1) rttopyo?, 6. — Au lieu de TroQcyptvouj, je lis, avec MM. G. Din- dorf et Diibner, Troioujutvouf . ] (2) Fabulce tncertcn, 59. Acad., Letlrei. 8 — 34 — nieme le plus d'heureux que vous pourrez : voila ce qui ne meurt jamais. » IIsp'i j^pYifxdcTwv XaXe?;, aj3£j3aioy irpayfiaroj" . tuTTopoy? iroi£~v oSj av Svvf) wXEiarou; • touto yap aS'avaTOV e(JTt(l). ,) — Je vous dis qu'il me faut apprendre de mon fils a vivre! D'ailleurs, a qui ce jeune fou veut-il s'allier? A des gens de rien! Avez-vous douc oublie la noble origine que vous tenez de raoi? AiroXETfjis TO ytvoj. Mv) Xty', el tptXeTj ifii, fx^TEp, Etp'sxaox-w TO yEvoj. K. T. X. (z), OOiJev yevouj yEvoj yap oTpai Siafi^tiv aXX', Et ^ixaito? E^ETauet?, xai yvouio? yoftazog eutiv, b 5e Tcovnpbj xa\ v69oj (o). » — Vous me faites mourir avec ma naissance ! Eh ! ma mere , si vous m'aimez ^ ne me citez plus a tout pro- pos ma genealogie. Ceux qui n'out aucune valeur par eux-memes recourent a leurs titres, a leur noble race, et comptent un a un leurs ancetres ; mais c'est la tout... Entre une naissance et une autre , je ne vois nuUe dif- ference ; et, a ie bien considerer, tout honnete homme est noble , tout vice est batardise. » Notre jeune Atheniea etait devenu, vous le voyez, philosophe sans le savoir ; et Juvenal et Boileau, parlant (1) AyffxoXoj, 2. (9) Fabulce incertce, 4. (3) Kvi^ia, 1. — 35 — de la noblesse, n'ont ete que les echos successifs de Me- nandre. L'inflexible Crobyla , loin de se rendre , traite son mari d'extravagant, de preter les mains a un pareil projet. Cependant le denoument approche, au moment oh nous nous en croyons le plus eloignes. Le jeune homme avaitdonne a sa soeurun collier dont il cachait I'origine. La sceur montre a son amie cette parure, et la jeune mere la reconnait aussitot. Ce collier lui a ete enleve, comme un gage et un souvenir, dans cette nuit funeste, par I'audacieux qui I'a abusee. Ce frere est done son amant! Bientot lui-meme sait tout; et, comme la fougue de I'age n'a pas etouffe en lui les bons sentiments , son amour s'en augmente. C'est une epouse , c'est son enfant qu'il reclame ; il n'aspire qu'a effacer sa faute : Persuasit nox, amor, vinum, adolescentia ; Humanum est. Ce consentement , qu'il sollicitait par devouement, par amour, il I'exige maintenant comme une reparation. Le sot et ridicule orgueil de la grande dame athenienne re- siste encore. Mais, dit I'adroit valet, « la femme ne doit parler qu'en second : a I'homme I'empire supreme ! » TY)v S' riyt fioviav Tt3v oXwv fbv avSp'ej^eiv (1), Ou, pour parler comme Martine : La poule ne doit point chanter devant le coq. Puisque les tentatives du fils ont echoue , une autre mana3uvre , ^cuTepoj ttXous (2) , est (1) TfTToSoXifxaToj, 4. (2) nXoxtov, 12. — 36 — necessaire. La ruse triomphera de cette resistance obsti- nee. Le vieillard pauvre, d'intelligence avec son ami, menace d'intenter proces , et de faire decider le mariage par sentence. Crobyla cede : les deux jeunes gens sont unis , les deux peres consoles ; et cette piece ;, qui tenait du drame et de la comedie, se terminait par ces mots, mis dans la bouclie de I'un des deux vieillards : OOx £(jTiv ayaObv tw |3iw Sh yyvaixbj j^eTpov, o\jSk v^j xaXvij (3). « Rien de pire qu'une femme, fut-elle jolie. » Si toutes ces imprecations de comedie devaient se prendre au serieux, nous vous plaindrions ; nous vous dirions , avec un eloquent disciple de Platon : « Malheur au siecle oii les femmes perdent leur ascendant, et ou leurs jugements ne font plus rien aux hommes ! c'est le dernier degre de la depravation (4). » (1) Apollodore de Carystos, AiaSoXoj, 1.— Voy. Meinecke, t. IV, p. 444. (2) Alexis, Fabul. incert., 40. — Voy. le meme, t. Ill, p. 521. (3) M6nandre, Sent, monost., 95, 413. (4) J. -J. Rousseau, Emile. — Voyez le petit livre, spirituellement savant, que vient de publier M. Deschanel ci Bruxelles, sous ce titre : Le Mai qu'on a dit des Femmes. — 48 — Philemon aussi nous donne a entendre, par un pas- sage de ses Anacalypteries , combien, a Athenes, les joies de I'hymen etaient de coiirte duree. Le litre de cette piece designait le troisieme jour des noces , celui ou la jeune mariee, deposant le voile nuptial (avaxaXuirTOfiEwi)^ recevait les felicitations et les presents de sa famille. Fi- gurez-vous le nouvel epoux se derobant furtivement a I'allegresse de cette fete, et, heureux d'etre seul , disant avec un profond soupir : O'lpof TO Xu7reTa9ai yap, x. t. X. (1). « Helas!... voila le mot que le chagrin arrache a I'homme afflige; et lorsque, s'attachant a ses pas, un importun lui crie , vive la joie ! tout ce qu'il peut faire, c'est de I'envoyer a tons les diables. » Cette comedie du Nouveau marie, imitee peut-etre dans le Jour des noces, mime latin, semble s'etre in- spiree de la meme intention qui a dicte a Th. Leclercq son proverbe, Le plus beau jour de la vie. Mais revenons a Menandre, et arretons-nous devant les curieux debris d'une comedie qui etait un long echo de tout ce concert d'epigrammes : c'est le Miso- gyne, une de ses oeuvres les plus estimees, peut-etre a cause du choix meme du sujet. Le inari qui halt sa fermne, ou VEnnemi des fernmes en general : on peut hesiter entre ces deux interpretations du titre. Pour son repos, pour celui de son epouse, un mari doit etre in- dulgent : telle en serait la moralite. Simylos a pris sa femme en aversion; un ami sense (1) Philemon , AvoxaXuTrr. — Voy. Meinecke, t. IV, p. 5. — 49 — tache de le reconcilier avec le mariage et avec sa moi- tie : xaxwj, X. T. X. (1). Simylos. — « Non , je ne puis supporter la chose. L'Ami. — » Mais aussi tu la prends a gauche. G'est par le mauvais cote, par celui qui te chagrine, que tu envi- sages I'hymen; et tu laisses la ses avantages. Or, oil trouveras-tu , Simylos, un bien ou n'entre pas quelque alliage de mal?Femme depensiere est unlourd fardeau, et ne laisse pas vivre un epoux a sa guise ; mais elle lui donne les joies de la paternite. Est-on malade? elle soigne son mari avec un lendre zele ; malheureux , elle partage son infortune ; mort, elle I'ensevelit pieusement. Songe a tout cela dans les ennuis de chaque jour. Ainsi le mariage, a tout prendre, te sera tolerable. Si, au contraire , tu fais Teternelle enumeration de ses peines, sans mettre en balance les douceurs qu'il promet, tes tourments ne prendront point de fin. » « Dans combien de menages n'y a-t-il pas de nom- breux inconvenients ! Prenez patience , et ils tourneront a bien » , disait de meme un personnage de Philemon : IIoXX I'oriv £v TzoXXouaiv o'txlaij xaxa , a, xaXojj orav tvsyxv)?, ayaQa. ycvrtaixai (2). Simylos ne se rend pas. Nouveau mecontentement, nouveaux reproches, pousses jusqu'a I'invective, et peut-etre a la face de madame : (1) Mfinandre , Miffoyuvfl J , 1. (2) Philemon, Fabul. incert., 66. Acad., Lettrei. — 50 — ETr'oy ^ixaltoj irpo^ETraTTaXewpEvov ypatpouat Tov npofAYiOea irpoj TaFf Tcerpai;, x. t. X. (1). « N'a-t-on pas raison de peindre Promethee cloue sur un rocher, et de lui consacrer une torche, pour tout symbole bienfaisant? Par un forfait abhorre de tous les Immortels, il crea la femme. Dieux veneres, quelle fu- neste engeance! Et Ton se marie encore? on se marie? L'avenir du malheureux est livre des lors aux secretes embuches, a I'adultere souillant le lit conjugal, au poi- son, an plus hargneux des vices, la jalousie, cette incu- rable maladie des femmes. » Ce tyran domestique regrette sans doute cet age d'or de la Grece , oil le mari pouvait trainer sa femme au marche, une corde au con, et la vendre (2). La sienne, nous venous de le voir, est jalouse : or, jalousie de femme, disait ailleurs Menandre, embrase toute une maison. Voila le premier grief. Nous en avons deja decouvert un autre : d'apres les paroles de I'officieux ami, madame aime le luxe. De la, les querelles de I'epoux, homme simple et rustique^ au sujet des prodigalites en parfums et en objels de toilette : (cQuoi! depenser dix drachmes pour un petit pot d'essence! faire dorer des etageres pour ses sanda- les (3) ! » (1) Menandre, Fabul. incert., 6. — II semble que le Misogyne peut, k bon droit, revendiquer cette tirade. (2) Aristote, Politique, liv. II, chap. 5. (3) Mtaoyov-fl? , 2, 3. — Voy. les citations de Meinecke , qui se trompe (t. IV, p. 165) en attribuant k Simylos ces mots du premier fragment : yvivY) ■jroXuTtX-n; eot oj^X-npov. — si- ft C'est trop poinmade, dit aussi Gorgibus impa- tiente... Ces pendardes-la, avec leur pommade, otit, je pense, envie de me ruiner... II est bien necessaire, vraiment , de faire tant de depense pour vous graisser le museau (1) ! » Troisieme grief : I'Alhenienne est superstitieuse ; et , qui pis est, ses foUes et indecentes pratiques coutent fort cher : ETTiTpipoyuiv y)p.aj o'l S'sot piXtoTa Toi>; yYipavrag" x. t. X. (2). « Les dieux nous ruinent, nous autres, pauvres ma- ris ; nous avons toujours quelque fete a celebrer : c'est indispensable.... Cinq sacrifices par jour! Septesclaves rangees en cercle, jouant des cymbales! et d'autres en- core, poussant de saints hurlements!... Vous passez, madame, les bornes prescrites a une epouse. La porte de la cour est , pour une femme modeste , une barriere infranchissable. Mais courir par les rues, poursuivre, en aboAfant, les passants, c'est le fait d'une chienne! » Platon le Comique avait deja reproche a ses conci- toyens le pieux abus du trop grand nombre de fetes (3). Au temps de Menandre, rien n'etait change ; et, dans les premiers mots que nous venous de citer, on croit entendre le Savetier de La Fontaine : Le mal est que dans Tan se rencontrent des jours Qu'il faut chomer : on nous ruine en fetes. La fureur de Simylos a enfin eclate en actes de (1) Pr^cieuses ridicules, sc. 3, 4, 5. (2) Miooyiiy-n?, 4, 5. iepEta , 2. (3) Voy. les fragments de sa comddie des F^tes (Eoprai ). — 52 — brutalite contre sa femme. C'est ce que fait comprendre le serment qu'elle prononcait dans une scene ou elle venait d'etre traitee a peu pres comme Martine Test par Sganarelle : Opvup't 001 Tov r/Xiov , « J'en jure par le soleil : je vais t'intenter un proces pour tant d'injures. » Un scandaleux proces dans une comedie ! une action en divorce, ou, tout au moins, en separation de corps! Des spectateurs atheniens y devaient prendre un plaisir extreme. Le vieux Cratinus avail deja fait fulminer la meme menace contre lui-meme, par dame Comedie, son epouse allegorique (2). Notez encore qu'en parlant ainsi, la femme irritee montrait le veritable soleil , inondant de lumiere la scene et les spectateurs ; bien diflerente de Phedre, reduite, chez nous, a dinger son geste vers un lustre enfume , lorsqu'elle dit : Soleil! je viens te voir pour la derni6re fois (3). Le serment de la femme de Simylos n'a pas ete pro- nonce en vain : ...... EXxst 5e ypafifiaTEt^iov tx£?(J£ 5i9upov xat Trapaarauij, fi'itx Jpaj^pi] (4). « Un ordre de comparaitre el de consigner une (1) Mtooyuvvjj, 6. (2) Schol. Aristoph., ad Equit., v. 399. (3) W. Schlegel et M. Saint-Marc Girardin, dans leurs Cours de Lit. tdrature dvamatique, appliquent la mfime remarque h la tragddie grec- que , le second surtout (t. I, p. 29, 4« 6dit. ) avec une piquante vivacity. (4) Miaoj/OvYij, 7. — Au lieu de exeeae , je proposerais de lire excr .... Ex KiJTrpoo XafjiTrpuf iravu TTpaTTWv • exE? yap \)iro Tiv ' ^v twv fia-aikiwv (3) . (1) NuxToj, ore reraj ow roXpta l^tlQiTv... (Arrien, LL] (2) MtocnJfjiEvoj , 1. — Cf. Meinecke, Comic, anonym. Fragm., 330. (3) Id., 2. — 61 — « C'est en Chypre surtout que j'ai fait brillante figure : ia, j'etais le lieutenant d'un roi. » Menandre se serait-il souvenu ici de Theophraste, son maitre ? Selon ce peintre de moeurs , « le faniaron dit hardiment qu'il a fait la guerre sous Alexandre , et qu'il etait , ma foi ! au mieux avec ce prince ; il compte les vases incrustes de pierreries qu'il a rapportes de ses campagnes (1). » Et Plaute aurait-il, a son tour, puise a cette double source? Son Miles gloriosus se vante fort d'avoir ete soUicite avec instance d'un service par le roi Seleucus (2). La nuit est venue : agite, hors de lui, Tamoureux Thrasonides cherche en vain le repos. 11 est sorti de sa maison ; pres de lui est le fidele Geta, regrettant;, comme Sosie , sa couchette : Z c^ iX-rar-o xXlvr, (o) I « Quoi! une enfant me tient asservi! je suis I'esclave d'une vile esclave, moi qui fus toujours la terreur des ennemis ! riaijioxapiov pe xaTaJs^ouXtox'euTEXsj, OV 0\)St Cij TCOV TZ0kt[il> (p. 62 et63). L'auteur distinguait done la theorie du raisonnement de I'art de connaitre en matiere experimentale. 11 distinguait par consequent deux sortes de grands precedes de I'esprit humain dans la recherche de la verite , deux methodes, suivant les deux ordres d'idees dont nous somnies capa- bles. G'est ainsi qu'il distingue I'analyse, comme decompo- sition pure et simple^ de I'analyse comme methode, et les analogies vraies d'avec les analogies vicieuses (p. 91). G'est ainsi qu'il precise la pensee de Condillac , en fai- sant voir que, si le raisonnement et le calcul de la pensee ne sont qu'une meme chose , il restait a dire , non pas que le raisonnement consiste dans des compositions et des decompositions, mais dans des substitutions. Ce der- matiques, k cause des vices du langage. Le raisonnement n'est que le passage d'une proposition identique k une autre, le passage du meme au meme, une transformation ou substitution, un veritable calcul. Trois qualit^s font la perfection d'une langue de raisonnement : I'ana- logie, la simplicity des signes et leur determination. — L'analyse ne consiste pas uniquementdansla di^composition. — Enmetaphysique,de meme que dans le calcil, I'inconnu est la meme chose que le connu. — II n'est pas impossible que les sciences morales atteignent k la per- fection des sciences malh(5maliques. — Une science de raisonnement consiste, non dans un progr^s d'idees, mais dans un progres d'expres- sions. — En operant sur les signes seulement, le raisonnement peut 6tre aussi sur qu'en operant sur les id^es. — L'ordre seul, c'est-ci-dire la ioi de continuite, rend possible le passage du connu a I'inconnu. » — 452 — nier pas etait, ce semble, d'autant plus facile a faire que Condillac n'avait deja vu dans toutes les operations du calcul que des substitutions. Par I'identite du mot, Laro- miguiere acheve done de faire apercevoir I'identite de la chose (p. 97 et 98). * C'est ainsi, enfin, qu'il nie I'existence de la metaphy- sique comnie science faite, parce qu'elle n'a pas de lan- gueuniversellement adoptee, parce qu'elle n'est pas une, parce qu'elle n'est pas systematisee (p. 108, 109 et s.). Mais il ne lui vient pas en pensee de se demander si tous ces defauts ne seraient deja pas la consequence de la na- ture des idees et des choses dont la metaphysique s'oc- cupe, et si, par exemple, le defaut d'une langue philo- sophique universellement adoptee ne serait deja pas un effet avant d'etre une cause. D'un autre cote, la doctrine exposee dans les Legons est souvent indiquee deja dans les Paradoxes, et I'au- teur lui-nieme a pris le soin de faire ce rapprochement en plusieurs points (1). Telle est, par exemple, la diffe- rence entre la sensation et I'idee, la passivite du premier de ces etats et I'activite du second (p. 63 ) ; celle entre le raisonnement et la perception des idees encore con- fuses qui en sontles elements (p. 76); entre I'esprit d'a- nalyse et la decomposition (p. 89 et 90); I'identite entre le calcul et le raisonnement (p. 95) ; les rapports entre la liberie, la volonle , le desir, V inquietude et Vaclivite (p. 105 et 106) ; la valeur purement nominale ou non reelle des idees generales (p. 161 et 162). (1 ) Dans la seconde Edition des Paradoxes , etc. — 153 — De la Langue du raisonnement. Dans son Discour& sur la langue du raisonnement (1), Laromiguiere apprecie I'importance de la methode et du langage pour le developpement de la pensee ; mais, s'il ne va pas jusqu'a dire avec Condillac que les langues ne sont autre chose que des methodes analytiques, et que tout I'art du raisonnement se reduit a une langue bien faite (2), il est encore plus eloigne de dire avec M. de Bo- nald que la pensee est impossible sans la parole, Ils'est, au contraire, apercu que les langues ne sont que des ins- (1) L'auteur en a fait lui-meme I'analyse, en le joignant au morceau qui precede. En voici les points principaux : « Les langues sont nt^ces- saires pour communiquer les id^es et pour les retenir; elles sont aussi des instruments de decouverte. — Sans le secours des signes I'esprit humain ne s'6leverait pas jusqu'i la thi5orie. — La raison est une source de plaisirs aussi t^conde que ['imagination. — Eile se montre aux pre- miers jours de la vie. — L'enfant raisonne sans le savoir. — Toutes les id^es ne viennent pas des sens. — Nous n'apprenons pas k voir, mais ci regarder. — II n'y a pas un art de seiitir, mais un art de penser. — Les lois de la pens(5e sont dans toute pens6e juste. — La logique d'Aristote, de Hobbes, de Malebranche, de Leibniz et de Locke est insuffisante. Descartes avait enseign^ mieux qu'eux k penser et ci raisonner, et Con- dillac nous apprend k son tour ce que nous faisons quand nous pensons et quand nous raisonnons. II d^montre que I'cut de penser depend du langage; que les langues sont des methodes analytiques. — Le raison- nement pent etre consid^r6 dans I'esprit ou dans le discours et di5flni en consequence. — II est difficile de bien parler la langue du raisonne- ment, c'est pourquoi il importe de s'en faire une habitude. — Pour approfondir une science, il faut remonter k I'origine des idees. — Diffe- rence entre la methode philosophique et la methode descriptive. — Com- paraison des ellets d'une bonne methode et de ceux d'une mauvaisew (lb., p. 262-264). (2) II I'avait dit en partie dans sa 3* edit., 1823, p. 4; mais ce n'^tait \k qu'une impropriate d'expressions; il a substitue le mot instruments au mot methodes dans redition de 1825 (V. Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du raisontt., p. 174, 177; voir cependant p. 207, et Lee., p. 23). Arnd., Lettres. 11 — 154 — truments pour les methodes et le raisonnement , qu'elles supposent Ics idees sensibles,amoins que Ton n'admelte, avec saint Anselme de Cantorbery, un langage des cha- ses, langage improprement dit^ mais an moyen duquel elles se revelent et se definissent a rhomme. Aussi une langue n'est-elle pour lui qu'un moyen d'analyse et de raisonnement, un instrument employe par la methode, et non la methode elle-meme (p. 198). D'ailleurs, I'enfant raisonne et pense avant de savoir qu'il raisonne et qu'il pense (p, 184) , c'est-a-dire avant de retlechir, et par consequent avant de parler ; car la parole est fille de la reflexion. Mais Laromiguiere a tres- bien vu que si I'enfant ne parle pas , ne reflechit pas en- core quand il commence a I'aisonner et a penser, cepen- dant il n'est point purement passif alors ; sans quoi « son « ame , reduite a de pures sensations , qu'elle ne pour- « rait ni demeler, ni comparer, ni reunir^ ni diviser, « serait privee de toute idee et ne prendrait jamais son « rang parmi les intelligences)) (p. 185 etl86; Leg., p. 11, 3« edit.). Voila done ractivite reconnue contemporaine de la sensibilite, et par consequent rhomme admis toutentier des son origine ; « car, s'il est indubitable que les facultes « du corps datent du moment de son organisation , il ne « Test pas moins que celles de I'ame datent du moment « oil elle fut creee, qu'elles entrent en action des les « premieres impressions recues , des les premiers senti- « ments eprouves )) (p. 182 et 183; Lep.,p,9 et 10) (1). (1) II importe de rpmarqnpr ce point de la doctrine deTanteur, pour apprecier le reproche qui lui a i\.& fait de donaer ^ l'activit(5 de I'ame un r61e tardif et presque nominal. — 455 — G'est cette activite sans doute qui est le principe des sentiments dont Laromiguiere fait I'origine des idees morales, de celles de rapport et des facuUes de I'ame. II ne I'a pas dit formellement, mais il a nie que toutes nos idees vinssent des sens; il a nie que la reflexion agissant sur les sensations fut suffisante pour expliquer I'origine de certaines idees. II savait bien, d'un autre cote, que la sensibilite est passive et ne produit rien , puisque c'est a lui qu'on doit la distinction des capaciles et des facul- tes, ou du moins I'utile difference dans les denomina- tions de deux choses si diverses. Les sens , dit-il, ne donnent que des sensations, que les premieres idees ; et encore doivent-ils etre supposes dans toute leur activite. Mais ils ne donnent ni les idees intellectuelles (rationelles pures ou de rapport et des facultes) , ni les idees morales. Ces deux dernieres sortes d'idees ne viennent qu'a la suite des idees sensibles ; nous nous elevens de celles-ci a celles-ld. Nous sommes done actifs(p. 186-189; ief., p. 11 ets.). Remarquons encore , au sujet de ce passage, combien Laromiguiere est precis dans sa maniere de parler, com- bien il est en garde contre la metaphore, contre les en- tites! II ne veut pas qu'on disc que les sensations vien- nent des sens ; il gourmande avec une sorte de vivacite ceux qui parlent ainsi , comme s'ils voulaient nous ra- mener aux simulacres d'Epicure {p. 187; Z,ep.,p. H etl2). Est-ce avec moins de raison et de verite qu'il distin- gue le jeu inattentif des organes de leur action volon- taire, ou du moins attentive ? Non ; nous n'apprenons pas a voir, non plus qu'a entendre , mais a regarder comme a ecouter. Cette distinction vraie ne represente-t-elle — 156 — pas jusqu'a un certain point celle de Reid entre la sen- sation et la perception? Au surplus, Laromiguiere a fort bien distingue la sensation d'avec I'idee qui lui correspond, et peut-etre a-t-il ete plus profond et plus vrai qu'on ne le croit communernent , qu'il ne I'a pense lui-meme, en ne voyant I'idee qu'a la condition de la generalisation. II faut dire cependant que ce point de vue est reste un pen obscurdanssapensee, puisqu'il distingue de Videe gene- rale Videe abstraite ; distinction que nous ne blanions point, que nous croyons meme vraie, dans I'etat primitif de I'esprit surtout. Puisque nous apprenons a penser, il doit y avoir, dit Laromiguiere, un art de penser [Leg., p. 14). Mais il est peu satisfait de la Logique comnie art ou metbode , telle qu'elle est arrivee jusqu'a nous depuis Aristote. II apercoit tres-bien que ce pbilosopbc « a plutot donne la « tbeorie d'un certain nombre de formes du raisonne- « ment, qu'il n'a donne celle du raisonnement. » II la voudrait moins mecanique, plus naturelle, plus vivante, plus utile. Puisqu'on raisonne sans avoir appris a le faire, le rai- sonnement est une operation naturelle, dont les lois sont elles-memes naturelles. C'est done des mains de la na- ture qu'il faudrait les prendre comme fails , Ics decrire d'une maniere generate, sans entrer dans les divisions et subdivisions nombreuses des logiciens. II faudrait se ren- dre conipte de la nature du raisonnement dans iapensee, du raisonnement tel qu'il s'accomplit dans I'esprit de I'enfant qui ne parte pas encore , et chercher en quoi il difl'ere du raisonnement parU. Le raisonnement est a coup sur le meme dans les deux cas, selon Laromiguiere ; son esssence ne peutetre diverse. Si done il revient dans — 157 — le premier cas « kVidentite entre plusieurs jugements (1) « ou rapports, quelle que soit d'ailleurs la nature des « objets qui out donne lieu a ces rapports « ( Leg. , p. 24), il ne peut etre autre chose dans le second; seulement, cette identite est ici netteinent connue par la distinction meme des differents termes entre lesquels elle s'etablit. On s'etonne en voyant ici avec quelle souplesse, quelle habilete et quelle justesse d'expressions I'auteur sait ren- dre la meme idee, la definition du raisonnement , concu comme expression du sentiment ou de YintuUion de I'i- dentite de deux ou plusieurs propositions [Leg., p. 25). Et si vous lui objectez , comme on I'a fait (2), que sou- vent il n'y a pas identite entre les termes constitutifs d'un meme raisonnement, et qu'il serait inutile d'alleguer une identite partielle, puisque c'est la une contradiction, at- tendu qu'il n'y a pas de plus ni dc moins dans I'identite , il repond avec finesse et precision que Ton prend une partie d' identite pour une identite de par tie [Paradoxes, p. 120). Cependant nous ne pouvons admettre que le raisonne- ment ne soit autre chose qu'un calcul , une equation, une substitution , dont I'identite soit la base; car, an'en- visager d'abord que la forme , il est certain qu'il n'y a pas identite totale entre les termes d'un raisonnement dont la conclusion est negative. Meme resultat encore si Ton considere les differentes especes principales de rai- sonnements : d'un c6te,ceux qui ne concluent pas rigou- reusement ou qui se fondent sur le principe de la proba- bilite , c'est-a-dire I'induction et I'analogie ; d'un autre (1) L'auteur suppose qu'on juge sans raisonner, sans parler. (2) Maine de Biran. — 1S8 — cote , ceux auxquels le principe de contradiction sert de base , c'est-a-dire les raisonnements categoriques , hypo- thetiques et disjonctifs. En effet, s'il y avait identite dans I'induction (1) et I'analogie, la conclusion de ces sortes de raisonnements aurait un caractere de necessite qui ne lui appartient cependant pas ; qu'y a-t-il en effet de plus necessaire que cette proposition identique : Le meme est le meme? II y a plus, c'est que la necessite meme qui caracterise la conclusion de la seconde espece de raison- nements ne prouve point I'identite des termes qui les composent ; car les trois termes du raisonnement catego- rique (2) sont entre eux comme le genre, I'espece etl'in- dividu. Or, on sait qu'il n'y a pas identite entre ces trois sortes d'idees, ni pour la comprehension, ni par conse- quent pour I'ex tension. Seulement, il doit y avoir quel- ques caracteres communs entre deux au moins de ces trois choses, pour quele raisonnement soit possible. L'identite est encore moindre dans le raisonnement hypothetique , dont le principe est celui du rapport de la cause (efficiente ou autre) a I'effet. Qu'on se rappelle seulement les deux regies de cet espece de raisonnement [posito antecedente , ponitur et consequens; sublato con- sequente, tollilur et antecedens), et Ton verra clairement qu'il n'est pas plus possible d'identifier ces deux propo- sitions que de confondre Tagent avec ses oeuvres. Si Ton nous opposait qu'il s'agit ici, entre I'antecedent et le con- (1) Je n'entends pas ici par induction la conclusion des parties 6n\i- m6r6es au tout qu'elles ferment, nnais la marche de I'esprit du particu- lier au g(5neral, ou plutot du connu ci I'inconnu, en se fondant sur la Constance ou I'universalit^ probable des lois de la nature. (2) Appel6 or(l\na.iTemenl syllogisme , mais mal ci propos, le syllo- gisme iilanl I'expression g6n6rique propre k designer toute esp6ce de raisonnement. — 159 — sequent, non pas d'un rapport dynamique de cause et d'effet, comrae nous le supposons , mais d'un rapport lo- gique on de principe et de consequence , nous repon- drions que la plupart des raisoiniements hypothetiques ont lieu en matiere contingente , mais que dans I'hypo- these meme oii ils ne seraient employes qu'en matiere necessaire ou pour exprimer des rapports necessaires d'idees, il serait encore faux de soutenir qu'il y a iden- tite. Car d'abord, le rapport entre I'antecedent et le con- sequent pent etre negatif ; ce qui a toujours lieu lorsque la conclusion est negative , quel que soit le caractere ap- parent de la majeure ; et alors il est impossible qu'il y ait identite. Ensuite, s'il y a un rapport logique positif entre I'antecedent et le consequent , ce rapport pent n'etre que partiel (cequi arrive toujours lorsqu'un prin- cipe a plusieurs consequents ) , et des lors I'equation en- tre ces deux idees est impossible. Enfm, connut-on tou- tes les consequences d'un principe et piit-on mettre ces deux choses en equation, il serait encore vrai de dire que I'equation ne serait possible qu'a la condition de faire abstraction de certaines differences reelles ou possibles. En effet, il y aura toujours entre un principe et ses con- sequences un caractere d'anteriorite logique propre an principe , et un caractere de posteriorite logique egale- ment propre aux consequences. Ajoutons qu'il n'y a de veritable identite entre deux idees qu'autant qu'elles rendent a I'analyse, I'une et I'autre;, les memes ele- ments ; que des propositions synthetiques meme neces- saireSj telles que celle-ci : « Tout ce qui commence d'e- tre a une cause, » ne sont point des propositions analy- tiques , parce qu'il n'y a pas identite entre les deux idees principales qui les constituent. Mais, comme ce dernier — 160 — point do doctrine pourrait peut-etre souffrir quelque dif- ficulte aupres de plusieurs esprits, nous n'y insistonS pas ; d'autant plus que nous n'en avons pas besoin pour prouver qu'en these generate au moins, le raisonnement hypothetique n'est point une pure transformation de si- gnes difTerents d'une meme chose, une substitution, une equation, un calcul, ayant I'identite pour objet et le de- gagemcnt de cette identite pour but. Tout raisonnement disjoncti f e\c\[\i visiblement aussi I'identite ; car, s'il affirmc, ce n'est qu'apres avoir nie et a la condition meme d'avoir nie. Le sujet de la conclu- sion s'y presente d'abord avcc des attributs divers , tons egalement possibles en apparence, quoiqu'ils s'excluent mutuellement. Ge n'est que dans deux operations ulte- rieures de I'esprit qu'on affirme apres avoir nie, ou qu'on nie apres avoir affirme. On demontrerait maintenant que I'affirmation ne suppose pas plus ici I'identite des deux termes que dans les raisonnemcnts hypothetiques et les categoriques. II suffit en effel, pour qu'elle soit possible, qu'il y ait convenance entre ie sujet et I'attribut; que, du reste, le rapport qui les unit ait un caractere de cOntin- gence ou un caractere de necessite, peu importe. II nous semble done que Laromiguiere aurait pu con- trcdire ici Condillac plutot que de le suivre. Mais, tout en croyant qu'il s'est un instant egare sur les pas de son maitre , nous dcvons reconnaitre que I'erreur etait d'au- tant plus facile a commettre qu'elle avait pour elle une autre autorite, Hobbes, et quelque chose de plus encore, savoir : une grande apparence de verite, un air de sim- plicite tres-seduisant, surtout pour un professeur qui veut aplanir toutes les difficultes a ceux qui I'ecoutent, et (jui , non content de mettre de I'unite partout , veut — 161 — encore faire parler a la logique et a la metaphysique le langage des Graces. Peut-etre leur a-t-il parfois un pen tropsacrifie. Disons-le ce[)endant^ si la profondeiir peut y avoir perdu , la philosophic y a gagne , puisque le pro- fesseur enchainait ainsi autour de sa chaire un grand nombre d'hommes de loisir et d'etude. Nous aurions beaucoup a dire sur les menagements infinis qu'il prenait avec un auditoire encore etranger a la philosophic et au langage technique. 11 le conduit coinme par la main d'idees en idees, de questions en questions ; lui ouvre une foule de perspectives , fait nai- tre dans son esprit le desir d'y penetrer et de mieux voir; il semble ne lui promettre de I'etude de la philosophic qu'un jeu et un plaisir sans la moindre peine , tant il salt graduer les difficultes, les resoudre, et quelquefois, il faut bien le dire, les dissimuler ou les tourner provisoi- rement. Mais les Lecons de philosophie sont remplies de sem- blables artifices , et nous aurons encore bien des occa- sions de les faire ressortir. §111. De la Methode. Si de son IHscours d'ouverture nous passons a sa pre- miere lecon , nous verrons le professeur faire de la me- thode un instrument de I'esprit (pag. 57), de la meme maniere qu'il avait fait du langage un instrument du raisonnement, et du raisonnement lui-meme un instru- ment de la methode. 11 compare ingenieusement la me- thode au levier, et rappelle les paroles de Descartes, qui — 162 — se croyait redevable de sa superiorite plutot a la ma- niere dc condiiire sa pensee qa'a une puissance extraor- dinaire de ses I'acultes intellectuelles. Mais il ne dit pas a quoi Descartes devait faire honneur de sa methode et dela fermete avec laquelle il I'a souvent appliquee ; sans doute qu'illa regardait coinme une bonne fortune, etson application comme sujette a pen ou point de difficultes. Laromiguiere reconnait une methode naturelle, dont nous nous servons a noire insu, de la meme maniere qu'il avait reconnu un raisonnement secret, profond , et qui n'est point I'oeuvre de I'art. Or, de meme qu'il a voulu tirer les regies du raisonnement de la nature, en I'observant lorsqu'elle raisonne spontanement, de meme il voudra surprendre les lois de la methode par I'obser- vation de ce qui se passe lorsque la pensee se fraie un chemin vers des verites nouvelles, ou qu'elle s'egare ou s'epuise en entreprenantl'impossible. C'est done de I'ob- servation , « de I'attention ramenee an dedans de nous- « memos, appliquee a la pensee » (p. 57), qu'il vent ti- rer les regies de la methode. C'est-a-dire qu'il veut ap- prendre de la nature elle-meme les lois qui la regissent, et par suite les regies a suivre pour en faciliter le libre cours. Mais pourquoi, se demande-t-il , avons-nous be- soin d'une methode (p. 58)? — Cette question est elle- meme tres-methodique , car la reponse fera connaitre ce qui nous manque , et par consequent ce que la methode doit nous donner. Quelle est maintenant cette reponse? « La necessite « d'une methode provient de la I'aiblcsse de I'esprit, « qui est borne dans sa capacite de sentir, dans sa fa- rt culte de penser et dans sa memoire « (p. 58). La consequence ne saurait etre de changer notre na- — 163 — ture, cela ne se pent, mais de chercher « le moyen de « suppleer la force par I'adresse , de reduire le nombre « a I'unite, en ramenant plusienrs idees a une seule, et « de soumettre a un seul regard ce qui divisait en cent « manieres son attention ; et ce moyen existe , cette me- « thode est en nous ; c'est elle qui regie nos facultes et « qui conduit notre esprit dans ces moments heureux « que nous appelons des moments d'inspirations » (p.59). Cette maniere de trouver la methode en epiant la marche de la nature, en surprenantson secret, rappelle le mot si vrai de Bacon : Non imperalur naturw nisi pa- rendo. Laromiguiere ne rappelle pas ce precepte ; il fait mieux , il cherche constamment a le mettre en pra- tique. 11 faut voir aussi avec quel bonheur il fait ressortir I'unite dans la diversite des oeuvres de la nature et de I'art, par exemple, dans tons les alphabets du monde, dans tons les alphabets possibles ! Comme ses exemples sont admirablement choisis pour mettre en relief ses principes! Avec quelle habilete il sait faire cadrer les faits et la theorie ! Comme il reunit habilement ces deux choses , destinees dans sa pensee a se preter un jour mu- tuel! Mais, enfin, qu'est-ce que la methode? — C'est V analyse. Toutefois, ce n'est pas ainsi que repond Laromiguiere, car il n'aurait fait que donner un mot obscur pour un autre ; il n'aurait pas menage les transitions, qu'il recom- mande si fort et qu'il pratique avec tant de soin et d'ha- bilete. II ne denomme les idees qu'autant qu'il les a bien fait connaitre. Or, puisque le mouvement de la pensee, comme celui des corps , a un point de depart et un point — 164 — d'arrivee, puisque le premier pent s'a^^elcv principe et le second syntcme ou enchainementconlinu de toutes les idees qui se rattachent a ce principe ; la methode on ana- lyse ne pent etre que le moyen d'operer surement , avec facilite, avec art et promptitude, la transition du prin- cipe a ses consequences, de relier toutes celles-ci entre elles et avec le principe dont elles emanent. Mais lais- sons-le parler lui-meme : « Toutes Ics fois qu'une meme « chose prend plusieurs formes I'uno apres I'autre , on « donne a la premiere le nom de principe » (p. 61). « Lorsque nous voyons une suite de phenomenes or- « donnes les uns par rapport aux autres, et tons par « rapport a un premier, alors, d'un meme regard, nous « saisissons un principe et un sysleme : le principe dans « le premier des phenomenes , le systeme dans leur en- « semble » (p. 63). « Au lieu de dire en un grand nom- « bre de mots que I'esprit decompose un tout en ses « differentes parties pour se faire une idee distincte de « chacune , qu'il compare ces parties pour decouvrir « leurs rapports et pour remonter par ce moyen a leur « origine, a leur principe, on dit d'un seul mot que « I'esprit anahjse. » 11 est clair par ces passages , et par un grand nombre d'autrcs que je pourrais citer, que Laromiguiere entend par le mot analyse deux operations, la decomposition et la composition, et toutes deux faites avec art. 11 n'est pas moins certain encore que I'analyse doit, suivant lui, preceder la synthese. On ne peut done reprocher a La- romiguiere de n'avoir reconnu que I'un des deux ele- ments de la methode , ni d'en avoir trouble I'ordre na- turel . Peut-on lui reprocher avec plus de raison de n'avoir — 165 — pas fait la part de I'observation , et d'avoir trop donne a I'unite sur la multiplicite , a la synthese sur I'analyse (1)? Nous ne le pensons pas. Et d'abord son analyse suppose evidemment un tout donne, ou ce que Condillac avait deja appele une synthese naturelle ou premiere, resul- tat du premier regard sur la nature ou sur les idees. Mais il y a plus , c'est qu'ii admet si bien I'observation , avant et pendant I'analyse, qu'il n'imagine pas que ce soil une necessite d'insister sur ce point dans une lecon concer- nant la methode. Ecoutons-le repondre lui-meme a I'a- vance (2) au.v critiques qui lui ont ete adressees sur ce point. « Puisque , dans la formation d'un systeme , on se « propose de lier plusieurs plienomenes pris dans I'ordre « physique ou dans I'ordre moral , il est d'abord bieu « evident qu'il faut commencer par s'instruire avec soin « de ces phenomenes. Comment lier des fails qu'on « ignore ? Gette remarque est si simple, qu'elle en parai- cc tra mutile ou minutieuse ; mais si Ton se rappclle que « la plupart des philosophes sont portes a vivre au milieu c( de leurs idees plus qu'au milieu des choses , on jugera « peut-etre qu'on ne saurait trop souvent la reproduire. « II est plus commode , sans doute , il est surtout plus « expeditif pour I'impatience, de suivre en toute liberie « les mouvements d'une imagination que rien n'arrete, « et d'ordonner au gre du caprice les etres qu'elle cree « en se jouant, que de se trainer peniblement d'obser- « vation en observation, d'experience en experience ; de (1) M. Cousin. (2) Nous ne pouvons pas affirmer si les passages que nous allons citer se trouvaieni dans I'^dition suivie par M. Cousin. Nous les prenons dans latroisi^me, celle de 1823. Or, la 1" Edition des Fragments phi- losophiques est de 1826; ce rapprochement de dates nous suffit. — 166 — « revenir, sans jamais se lasser, sur ce qu'on a vu rnille « fois, jusqu'a ce qu'enfin on rencontre quelqu'une de « ces verites qui appellent d'autres verites, et autour « desquelles tout vient se ranger. Mais,conime ces vains « systemes, enfants de I'imagination , ne s'appuient pas « sur la nature, rien ne pent les soutenir ; et le moment « qui les voit s'elever touche an moment qui les verra « tomber pour toujours. Voulez-vous acquerir de vraies « connaissances : que tout soit detaille, compte,pese. « C'est ne rien voir que de voir des masses; divisez vo- te tre objet; etudiez-en successivement toutes les parties, « toutes les proprietes ; donnez voire attention aux moin- « dres circonstances. Les fails, airisi longtemps obser- « ves el bien reconnus, laissenl enfin apercevoir leurs « vrais rapports ; non pas seulemenl les rapports de si- te multaneite , ou de contiguite, ou de simple succession, « ou meme de causalite, mais les rapports de genera- « lion , les rapports qui les unissenl par les liens d'une « origine commune; alors vous aurez un systeme, et « I'espril sera satisfait » (p. 64 et 63 , voy. aussi t. 11 , p. 87 et88). On ne pent pas recommander d'une maniere plus forte, plus pressante , I'observalion des fails , y ratlacher plus etroilement I'analyse et la synthese, en faire une condi- tion plus essentielle du succes ou de la possibilite d'un systeme. . Est-il vrai maintenantque I'auteur ait donne Irop d'im- porlance a la synthese^ a I'unite, au systeme, et qu'il Tail voulue partout, la meme ou elle est impossible (1)? 11 ne dit nulle part qu'il n'y ait qu'une seule science ; il (1) Maine de Biran et M. Cousin. — 167 — ne dit pas non plus qn'une science ne puisse pas avoir plusieurs parties; tout au contraire. Ce qu'il dit, ce qu'il vent, et qu'il a raison de vouloir, c'est qu'il faut savoir reconnaitre I'unite partout ou elle existe. Or, cette unite n'est pas visible a tons les points de vue : plus les parties sont heterogenes , plus il est necessaire de s'elever par I'abstraction et la generalisation pour apercevoir le lien qui les assemble. Nierait-on ce lien? nierait-on, par exemple , que toutes les sciences aient quelque chose de commun, ne fut-ce que dans leur sujet? Nierait-on en- core, par exemple, que les differentes parties de la me- decine formassent un systeme , sous pretexte que toutes les maladies ne peuvent pas se reduire a une seule? Est- il bien sur, d'ailleurs, que toutes les maladies n'aient pas quelque chose de commun? Est-il bien sur qu'il n'y ait pas une fonction organique elementaire, etc.^ etc.? Nous ne voudrions pas en repondre. Quoi qu'il en soil, le fait est que Laromiguiere n'a dit nulle part qu'il fallut chercher I'unite ou elle n'est pas ; le fait est qu'il admet plusieurs sciences, et par consequent plusieurs unites; plusieurs parties dans la meme science, et par conse- quent des unites de degres differents. Est-ce avec plus de raison qu'on lui reproche , ainsi qu'a toute son ecole, d'avoir sacrifie I'analyse a la syn- these ; de parler beaucoup du mot et de negliger beau- coup la chose? Et si ce reproche pouvait tomber juste- ment sur Condillac a cause de la fiction de sa statue , Laromiguiere en serait-il egalement passible? Nous ne le croyons pas. Quant a Condillac, s'il a fait une syn- these dans son Traite des sensations, il faut reconnaitre aussi deux choses : la premiere, que cette synthese est composee de pieces obtenues par I'analyse sur I'esprit — 168 — humain ; la seconde , que les consequences deduites par I'auteur a la suite de ses hypotheses synthetiques sont le resultat de veritables operations analytiques. 11 y a done trois moments bien distincts dans cet ouvrage : 1° une analyse de I'esprit humain supposee toute iaite,ou dont on ne montre que les resultats ; 2° la synthese suc- cessive decesresultats dans la statue ; 3° les consequences de cette synthese. Ce dernier moment, tout analytique, est le plus important, et donne par consequent son carac- tere a Touvrage tout entier. On pent medire du Traite des sensaiions, mais il sera toujours difficile de faire aussi mal. Revenons aux Legons de iihilosophie. Pourquoi le pro- fesseur ue donne-t-il pas de suitu, ou d'une maniere^ directe, la definition de la philosophic? Pourquoi ne fait-il que I'indiquer en la retenant , en la cachant pour ainsi dire ? Nous allons en voir la raison dans sa doctrine sur les definitions, partie essenlielle de la methode. Mais remarquons, avant d'aller plus loin, que si I'auteur pro- cedait synthetiquement , si son ouvrage etait plutot de la logique que de la psychologic, comme on I'a dit en- core (1), il ne commencerait pas par etudier avant de definir et pour definir. 11 debuterait, au contraire, par la definition, suivant la methode mathematique , et rai- sonnerait ensuite en consequence. C'est parce que Spi- nosa etWolf ont precede de la sorte , que leurs doctrines n'ont souvent qu'une valeur de pure hypolhese, une va- leur purement logique ou de deduction. Telle n'est point la doctrine de Laromiguiere, parce que telle n'est pas sa (1) Maine de Biran. — 169 — methode. 11 ne definit que les idees qu'il connait bien ou qu'il croit bien conuaitre ; c'est-a-dire les idees dont il a etudie I'origine et la formation par la methode complexe dont nous venous de voir les procedeS;, et qu'il appelle anahjse, du caractere de I'operation predominante ; car on n'observe bien qu'ala condition d'analyser, etl'etude des rapports qui unissent les parties d'un tout se fait aussi par le moyen de Fobservation et de I'analyse. § IV. De la Definition. Laromiguiere ne se soucie pas plus de donner prema- turement la definition de la metaphysique que celle de la philosophie. Que dirait en effet une semblable definition a quelqu'un qui ne saurait rien des matieres expliquees sous ce titre? Et qu'importe la definition, pourvu qu'on connaisse la chose. De combien de manieres n'a-t-on pas d'ailleurs definila metaphysique, la logique, la morale, la philosophie?. . . Le spirituel professeur rapporte ensuite un assez grand nombre de definitions de la metaphy- sique, de la logique, de la liberte. II s'en moque parfois, et raille ainsi d'une maniere indirecte ceux qui lui de- mandent d'y ajouter encore. Mais son ironie, pleine d'atticisme et de gout, ne I'em- peche point de reprendre la question par son cote scien- tifique et serieux. II fait voir d'abord qu'cn demandant ce que c'est que la metaphysique, on pourrait bien faire une question insoluble. « La metaphysique n'est pas, en effet, quelque chose de determine par soi-meme. Ghacun entend par la ce qu'il veut ; et, Dieu merci! les philo- Acad., Leitret. 13 — 170 — sophes n'ont pas mal use de ce droit. On poiirrait bien dire ce que c est que la metaphysique de Plalon ou d'Aristote, de Descartes ou de Locke, etc. Mais com- ment dire ce qu'est la metaphysique prise en soi ou en dehors de I'histoirc? » L'auteur fait semblant de sortir d'embarras en disant qu'il suffit d'exprimer par la definition ce que les meil- leurs esprits se sont accordes a faire signifier par le mot a definir (p. 266). 11 part de la pour distinguer la pro- position qui definit de celle qui nc definit pas , et donne un moyen de reconnaitre la premiere. Supposant ensuite que chacunest libre d'entendre par tel ou tel mot ce que bon hii semble, il souticnt que toute definition est inatta- quable, et qu'on ne pent tout au plus reprocher aux au- teurs que de ne pas attacher aux mots le meme sens que tout le monde. II fait ensuite I'application de ces princi- pes aux mots analyse, metaphijsique , logique {]). 269- 277). Mais il ne pouvait pas se contenter d'une theorie aussi incomplete sur Tune des questions les plusimpor- tantes de la logique. Aussi consacre-t-il encore deux legons a I'exposition de ses idees sur la definition. C'est la une des parties les plus rcmarquables du livre. II est facile de dire qu'il faut definir les mots en les prenant dans I'acception la plus usitee parmi l«s bons esprits. Quelle est cette acception? Comment la recon- naitre ? Est-ce la le probleme de la definition tout entier? N'y a-t-il done que des definitions de mots? N'avons- nous pas pris, tons tant que nous sommes, la mauvaise habitude de parler avant de penser; ou, du moins, de nous servir de mots dont le sens etait mal determine pour nous? Ne sommes-nous pas ainsi trop portes a nous payer de vains mots ou de mauvaises definitions? N'a- — 171 — vons-nous pas I'habitude, peut-etre plus mauvaise en- core , de vouloir tout definir, meme ce qui est indefinis- sable ? Telles sont les principales questions que le professeur resout dans les deux dernieres et si remarquables lecons sur la definition. Deja dans la precedente il avait reduit la deinande d'une definition a I'une des Irois suivantes : « Qu'est-ce qu'on entend par le mot a detlnir? ou qu'est- « ce qu'on doit entendre? ou qu'est-ce que vous enten- « dez » (p. 265)? L'histoire repond a la premiere de cestrois questions^ mais souvent d'une maniere contra- dictoire, ou du moinsdifferente. De la le non sens de la demande, si Ton ne veut qu'une seule reponse. La se- conde question n'est pas susceptible d'etre resolue, parce qu'il n'y a pas d'autorite qui decide du sens a donner aux mots. Mais on peut toujours dire celui qu'on y attache soi- meme. La demande d'une definition precisee de la sorte en facilite singulierement la reponse , et c'est la un des points de vue les plus heureux de la matiere. II y en a un autre qui n'est pas moins remarquable : c'est celui qui sert a decider si une definition est de chose ou de mot. Quatre reponses exclusives se presentent : « 1° toutes « les definitions sont de mots ; 2" toutes les definitions « sont de choses ; 3" toutes les definitions sont en meme « temps de mots et de choses ; 4° il y a des definitions de « mots et des definitions de choses. » L'auteur fait voir que le caractere des definitions^, envisagees sous ce point de vue, n'a rien d'absolu; que la meme definition peut etre de mots pour Fun, de choses pour I'autre, de choses et de mots tout a la fois pour un troisieme. Nous serious porte a croire qu'il n'y a que des defini- tions d'idees , d'apres ce que dit l'auteur lui-meme, puis- — 172 — que, suivantlui, on ne definit point les choses indivi- duelles, et qu'il n'existe cependant que des individuali- tes. Mais gardons-nous de tomber dans une dispute de mots, et restons fidele a notre sujet (1). Outre les deux belles solutions donnees aux deux ques- tions precedentes, I'auteur seme a pleines mains dans ces deux lecons des observations toujours fines et vraies. C'est ainsi qu'il fait remarquer que la mauvaise meta- physique, cette methaphysique ergoleuse qui croit avan- cer quand elle reste stationnaire, fait un tres-facbeux abus des definitions. Elle tombe a cbaque pas dans des petitions de principe, « parce qu'elle met dans une de- « finition ce qu'il s'agit de prouver. Nous sommes tous « les jours dupes de cet artifice grossier » (p. 284). Comment done procede Fauteur pour echapper a I'ar- bitraire des definitions, pour s'entendre surement avec lui-meme et pour saisir sous son vrai jour la nature des choses? « II ne va pas des mots donnes d'avance a des (1) Si c'dtait ici le lieu de faire de la doctrine personnelle plut6t que d'exposer et d'apprecier brievement celle d'autrui, nous justifierions peut etre sans beaucoup de peine la proposition critique que nous ve- nons d'avancer. Qu'il nous suffise seulement de laire remarquer : lo relativement aux diifmitions dites de choses, que , par la raison que nous ne connaissons point les choses en soi ou ind6pendamment des id6es que nous en avons, nos definitions ne portent directement et immMiatement que sur ces id(5es; 2" relativement aux definitions dites de mots, que les mots sont si essentiellement signes d'id^es dans ce cas, que, lorsqu'il s'agitde les dt51inir, on ne pense qu'aux iddes qu'ils signifient. II s'agit uniquement de savoir quelle 'iA6e, ou quel groupe d'id^es on exprime par un mot donn6. Un mot, pris en lui-meme, et abstraction fuite de son caractere signiticatif, n'est plus qu'un son qui peut varier d'une langue k I'autre, et qui, comme son ne peut pas plus avoir besoin de definition que quoi que ce soit de sensible et de simple. Ce n'est done pas sur les mots que portent reellement et au fond les definitions dites de mots. Nous reconnaissons cependant que cette distinction ordinaire des definitions peut avoir son utilite; mais ce n'est pas une raison pour ne pas reconualtre ce qu'elle a d'artificiel. — d73 — « idees qu'il n'avait pas encore ; tout au contraire , il va « des idees aux mots , et ces idees , il les a puisees dans « ce qui se passe en nous, on plutot dans ce que nous « faisons quand nous acquerons quelque connaissance » (p. 285). II ne reste plus ensuite, pour faire une bonne definition, qu'a se servir de mots deja connus. C'est la un point tres-digne d'attention. Gombien de definitions plus obscures que le mot a definir ! Si Ton ne pent pas trouver de mots plus clairs que celui qu'on voudrait de- finir, c'est une preuve , ou que la definition est impossi- ble^ ou qu'elle serait mauvaise. Apres avoir traile de la definition en general, Laro- miguiere, penetrant plus avant dans son sujet, parle des differentes sortes de definitions : de la definition logique, qui se fait par le genre et I'espece ; de la definition gene- tique, ou qui donnea connaitre une chose en exposantla maniere dont elle se fait; enfin, de la definition descrip- tive, qui a lieu en mettant la chose a definir sous les yeux de celui qu'on veut instruire. Ces trois sortes de defini- tions ne peuvent pas etre employees indistinctement. L'auteur dit a peine un mot de la derniere espece de de- finition (p. 297 et 298), et cela se concoit, puisque ce sont les choses elles-memes qui se definissent alors. II in- siste.davantage sur la seconde, et traite de la premiere d'une maniere assez approfondie. II demande d'abord si la definition logique fait connaitre la nature des choses, comme le pretendent les logiciens. II n'a pas de peine a prouver qu'il n'en est rien, puisque la nature reelle ne se rencontre que dans les individus, et que les idees de genre et d'espece n'indiquent qu'une nature ideale , universelle ou logique (p. 289 el 290). II etabfit avec la meme facilite que, si le genre et la difference ne sont — 174 — pas connus avant I'espece, toute definition de cette sorte est abusive (pag. 291-294). Mais ecoutons-Ie parler : « L'hommc est un animal raisonnahle I cette definition « est insuffisante, parce que le second menibre, animal « raisonnahle , ne nous est pas assez counu. Nous ne « Savons pas assez parfaiteinent en quoi consiste I'ani- « malite , ni assez parfaitement ce que c'est que la rai- « son. La preuve en est que, d'un cote, nous sonimes « embarrasses pour dire si certaines productions de la « nature sont des plantes ou des animaux ; et que , de « I'autre , nous ne le sommes guere moins pour decider « si certaines actions des animaux n'indiquent pas quel- « que lueur de raison. S'il plait a la toute -puissance « divine de donner la raison a un ver de terre , ce ver « de terre , qui des lors serait un animal raisonnable , « serait-il done un homme? Mais pourquoi chercher a « definir ce qui n'a pas besoin d'etre defini ? Pascal se « moque de ces philosophes qui attachent une grande « importance a la definition de I'liomme, comme si « nous ne savions pas tous ce que c'est qu'un homme. « De pareilles questions occupaient serieusement les « philosophes de la Grece , et ils ont dit sur la defini- « tion de l' homme des choses si petites , si miserables, « qu'il est presque honteux de les savoir La defi- « nition du globe, celle du triangle sont excellentes, « parce que les idees de corps rond et de surface termi- (( nee par trois lignes sont dans tous les esprits. » 11 fait ensuite ressortir d'une maniere piquante le vice d'un certain nombre de definitions, qui ont cependant pour auteurs des hommes tels qu'Aristote et Descartes. Ces considerations le conduisent a decider, avec cette autorite du bon sens qui lui va si bien, la double ques- — 475 — tion :si les definitions sont des principes, et s'il faut com- mencer par la I'etude des sciences. Si les definitions font bien connaitre Tobjet qu'il s'a- git d'etudier, si elles n'ont rien d'obscur, si elles peuvent etre utiles pour rinteliigence de ce qui doit suivre , on pent les mettre utilement en tete d'une science ; mais autrement il faut s'en abstenir (p. 294-297 ). Des trois regies de la definition logique : la darte , la brievele et la reciprocite entre le defini et la definition, les deux premieres sont avec raison critiquees par notre judicieux penseur cornme n'etant point propres a la de- finition seulement, comme etant des regies a suivre dans tout le discours. Latroisieme regie obtient grace, a cause de son importance , de sa convenance toute speciale et du penchant trop ordinaire a I'oublier. Au reste, il faut se rappeler avec I'auteur qu'une definition excellente pour I'un ne vaudra rien pour I'autre. Elle peut tres-bien etre reciproque dans les deux membres et ne faire que Jeter dans une plus grande obscurite I'esprit de ceux qui ne la comprennent point. II fait remarquer encore que la verite d'une definition diflere de la verite d'une simple proposition. Dans le premier cas , « la verite porte sur les idees ; dans le se- tt cond, elle est purement nominale. » C'est-a-dire que « dans la definition I'attribut n'est pas une partie du « sujet, au lieu qu'il en est une partie dans la simple « proposition)) (p. 305). L'auteur donne d'ailleurs les exemples suivants : La logique est I'art de raisonner, I'or est jaune. 11 tire de cette importante distinction une regie peut-etre un peu trop absolue dans I'enonce , a savoir : « qu'on peut prouver, attaquer, accorder, nier la verite tt ou la faussete d'une simple proposition, mais nou — 176 — « d'une definition » (p. 305). D'oii il conclut encore que, « lorscju'on croit dispiiter sur une definition, on « verra toujoiirs, si Ton y regarde de pres, qii'on ne « dispute que sur une simple proposition » (p. 306). « Ouand done deux auteurs definissent differemment « une meme chose , coninie la liberie^ V esprit, la verlu, « c'est qu'ils donnent le meme nom a des idees differen- ce tes » ( p. 307). « On ne s'avise pas que le sujet d'une « definition n'est autre chose que le nom de I'attribut ; « on prend ce sujet pour le nom d'une realite autre que « celle qui est exprimee par I'attribut ; on realise un « mot qui n'est qu'un simple signe d'autres mots, et « cela, parce qu'on ignore le vrai rapport indique par « le verbe dans toute definition >> (1) (p. 308). Alors meme qu'on ne sera it pas ici complet^ment de I'avis de I'auteur, il I'audrait toujours reconnaitre avec lui I'illusion a laquelle nous porte le langage, en nous presentant I'attribut des' definitions comme de simples parties du sujet, quand il est ce sujet tout entier, du moins dans I'esprit de celui qui definit ( p. 308-31 1 ). Remarquons aussi avec quelle adresse il profite de sa theorie sur la definition pour resumer en quehjues lignes toute sa doctrine sur les facultes de I'ame, pour en faire voir la beaute logique et I'inculquer plus avant dans les esprits. 11 distingue, a ce sujet, les facultes reelles (I'at- lention, la comparaison et le raisonnement ; le desir, la (1) Cela serait luut-il-fait juste si rattribut de la definition, compard avec la chose ci ddliiiir, pouvait etre arbitraire, ou s'il n'y avail reelle- ment pas de ddfinition de droit, ou bien encore si Ton n'avait pas d'autre pretention, en definissant, que de dire ce qu'on cutend par tel mot, et non ce qu'il convient d'entendre, ce qui est. Voili pourquoi nous trou- vons ici M. Laromigui^re un peu irop absolu. — 477 — preference et la liberie ) des facultes purement nomina- les, generiques ou collectives (rentendement, la volonte, la pensee et la raison). Nous n'insistons pas sur ce point, puisque nous n'avons pas encore vu la theorie des facultes de I'ame. Mais ce que nous pouvons remarquer des maintenant, c'est la guerre faite avec tant de grace et d'entrain aux entiles melaphysiques, aux melaphores qui seduisent si facilement les philosophes eux-memes et se font prendre pour des realiles. Laromiguiere les Irouve a leur place dans la poesie , mais il les traite en philoso- phie comme Plalon voulail qu'on trailal les poeles dans sa republique (p. 314-316, 332-345). Les definitions par le genre et la difference ne sont pas seulement sujettes aux nombreux abus deja signa- les, elles ont de plus le grave defaul de n'alteindre pres- que jamais leur but. Elles promeltent de faire connailre la nature des choses , et c'est a peine si elles en laissent apercevoir quelque cole , par exemple , les efi"ets qui en derivent (p. 318). C'est surloul par cette raison que le professeur prefe- rerait a cette espece de definitions, qui ne sont reelle- ment que des classifications, celles qui feraient connailre les choses telles qu'elles sont en elles-memes, telles qu'elles sont dans leur nature ( p. 319-335). Mais comment arriver a ce resultat si Ton ne fait point voir les effets dans leurs causes, si Ton ne connait pas I'origine des idees, leur enchainemcnt systemali- que naturel ? Faire tout cela , n'est-ce pas , d'un autre cote , expliquer les idees les unes par les aulres , les de- finir de la meilleure maniere , en faire connailre la na- ture ? N'est-ce pas ainsi que I'esprit se comporte dans les sciences mathematiques ? « Et , si la geometric doit a sa Acad., Leltres. 13 — 178 — « methode des progres qui nous etonnent , pourquoi la « metaphysique ne ferait-elle pas les memes progres en « adoptant la meme methode? On pourrait en me- « taphysique, comme en arithmetique , definir chaque « idee par celle qui I'aurait engendree, jusqu'a ce qu'on « fut arrive a I'idee fondamentale , dernier terme de « toutes les definitions » (p. 325-327). Telle est done I'espece de definitions a laquelle Laro- miguiere donne la preference (1). Elle a, sans contredit, ses avanlages et fait essentiellement partie du procede analytique ; elle n'est point, comme la definition logique, une operation a laquelle I'arbitraire et I'hypothese ont en general beaucoup trop de part. Mais I'auteur pense- t-il reellement qu'en procedant ainsi les sciences meta- physiques et morales acquerraient le degre d'evidence et de certitude des mathematiques ? Partage-t-il a cet egard la confiance de Condillac, ou n'est-ce pas plutot un Ian- gage hy perbolique qu'il nous tient, pour dire que le carac- tere scientifique n'est possible , a un certain degre , dans les sciences philosophiques, qu'a la condition qu'on se rende de ses idees un compte aussi rigoureux que possi- ble ? Ne nous dit-il pas en plusieurs endroits de son ou- vrage que les sciences metaphysiques et morales sont plus difficiles a constituer que les sciences mathemati- ques? En vain Ton attribuerait, avec Condillac, la raison de cette difference l\ celle du langage dans ces deux or- dres de sciences ; car il resterait toujours a savoir pour- quoi la langue de la philosophic est encore a faire, quand celle des mathematiques est faite depuis longtemps. (1) G'est celle que nous avons appel6e pr6c6demment ddfinition gen^- tique. — 179 — Celle-ci;, d'ailleurs, est encore loin d'etre parfaite; c'est Condillac lui-meme qui s'est charge de le prouver. Et cependant les operations du calcul n'en sont pas moins justes. Reconnaissons done encore une fois que la diffe- rence dans les degres de perfection de ces deux idiomes scientifiques est un effet avant d'etre une cause , et que cet effet tient a une difference entre les idees mathema- tiques et les idees metaphysiques , difference que Laro- miguiere a peut-etre entrevue , mais qu'il n'a pas suffi- samment eclaircie : c'est que les premieres sont suscep- tibles d'etre representees ou construites dans leur gene- ralite meme , et non les secondes. Telle est du moins la difference que Kant a cru apercevoir. Nous la donnons sans Youloir la prouver , sans vouloir meme la discuter ; mais nous dirons cependant que nous la croyons fon- dee (1). (1) On objecte l&,-contre que les math^maticiens , en traitant les don- n^es d'une question, ne s'occupent que de Topdration, sans songeraux id(5e3qui sont pour ainsi dire sous les signes, et qu'il est meme arriv^ k quelques-uns de ne pouvoir interpreter les r6sultats de leur travail , la fnrmule trouv(5e. A cela nous n^pondons : l" que ce n'est pas \k une objection, puisque rien en cela ne prouve que les id^es math(5raatiques, numiSriquespures, di5terminees (arithm(Stiques) ou inddtermin^es (al- g^briques) , ou extensives pures (gi5om6triques) , ou num^riques et ex- tensives tout k la fois, ne soient pas susceptibles d'etre repr^senti^es parfaitement par des signes ou construites par des figures , tandis que les id(5es d'un autre ordre ne le sont pas; 2o qu'une fois I'id^e quantita- tive (d6termin(5e ou non) confute k un signe qui la repr(5sente nette- ment, on pent fort bien ne plus s'en occuper et traiter les signes suivant les regies revues ou k recevoir pour ces sortes d'op^rations , sans s'occu- perdes id6es, bien sur qu'on est que les id^es subissent elles-memes toutes les moditications qui affectent les signes; 3o que si des math^ma- ticiens du premier ordre n'ont su parfois lire ou interpreter leurs r6sul- tats, leurs formules, c'est qu'i Is avaient mal determine leurs donn(5es, ou qu'ils avaient perdu de vue la s^rie de transformations ou de substi- tutions par lesquelles leurs signes primitifs avaient pass6 dans la suite du calcul; 4o alors meme que le signe ne repr^senterait Tid^e que sym- boliquement, par exemple les quantit^s num6riques, leur composition — 180 — Du reste , il est vrai de dire avee Laromiguiere que, des qu'on a parfaitement determine le sens des mots, on pent les combiner, les traiter a pen pres comme des si- gnes algebriques, sauf a les interpreter des que I'opera- tion est terminee. G'est la un immense soulagement pour I'esprit. « Mais, pour que les progres soient assures , il « faut qu'en operant sur des mots on sache bien qu'on « n'opere que sur des mots, et il faut en meme temps « que de ces mots on puisse revenir aux idees, qui seules « peuvent tout e.clairer. Si, en operant sur des mots qui « ne sont que signes d'autres mots, on croit operer im- « mediatement sur des idees, on s'expose, en prenant « ainsi les mots pour les choses, a s'egarer au milieu « des chimeres ; et si de ces mots, qui ne sont immedia- « tement que signes d'autres mots , on ne salt pas re- « venir aux idees , toutes les connaissances seront pure- « ment verbales » (p. 346-348). Telles sont les idees de Laromiguiere sur la conduite de I'esprit dans la recherche de la verite. La se termine sa logique, tout ce qu'il nous en a laisse du moins. C'est, comme on le voit, une logique toute de pratique on d'ap- plication possible ; en un mot, c'est une methode. II est temps de voir comment il s'est montre lui-meme fidele aux regies qu'il vient de tracer, et d'apprecier les resul- tats de cette sage methode. C'est ce qui fera la matiere d'un prochain memoire. ou decomposition par des figures gtom^triques ou autres , il y aurait toujours 1^ un rapport entre les id6es quantitatives et les signes, dent les autres esp6ces d'id6es ne sont pas susceptibles. UN GRAND DEFAUT. LO A LA SfiANCE PUBLIQUE DU 12 AOUT 1854, par J.-R. PARIS, membrs r^sidant. Dois-je croire, R^mond , ce qu'on vient de m'apprendre? On dit qu'au mariage osant encor pretendre , De la jeune Clara ton cosur aurait fait choix , Et serait pret enfin a vivre sous ses lois. — Eh bien ! s'il ^tait vrai ? — Je devrais t'avertir, Car I'hymen trop souvent conduit au repentir. Ta future , il est vrai , possede bien des charmes : Elle a, pour captiver, de seduisantes armes. Pourquoi ces dons brillants , que Ton vante si haut , Sont-ils, helas ! ternis par un si grand d^faut!... — Que veux-tu dire? — Rien. — Tu me mets au supplice ; Acheve, je le veux. — G'etait un artifice! — Non , non ! il est trop tard ; ce langage subtil Ne saurait m'abuser... Ce defaut, quel est-il?... — Eh bien , soit ! calme-toi , apaise ce delire ; Puisque tu ne sais ri«n, je consens a tout dire; Apprends done ce secret , car ma tendre amitie Voit I'abime ou tu cours et te prend en piti^. Pendant le court s^jour que tu fis chez ta m^re Je regus un matin de ton futur beau-pere (Je croiste Tavoir dit) una invitation. — 182 — Pour un grand bal suivi d'une collation. Tu sais comment regoit madame la baronne : Affable avec chacun , ne negligeant personne ; On est, chez elle , a I'aise a I'egal de chez soi ; Pour ta belle-mere... Oh! je voudrais etre toi. Bref , tout allait au mieux , tout etait magnifique , Lorsque le jeune Arthur vint a parler musique. Quel ^tait son dessein?... II ne put le cacher, Quand du piano je vis ta Clara s'approcher. — Abrege, cher ami ; le d/jfaut , je te prie. — Arthur est fort galant, sa douce affeterie... — Encor! ne vois-tu pas que tu me fais mourir? — J'ai fmi; c'est ici que j'en voulais venir. Ta Clara chantait done , et chacun en silence Paraissait ^couter sa plaintive romance. Moi j'^coutais aussi, et c'est en ce moment Que sur elle je pus former un jugement, Tandis que Bonvalet me parlait baisse et hausse. Eh bien! ta fiancee... — Acheve!... — a la voix fausse!. — Ouf ! je respire enfin... Oh ! que tu m'as fait peur. Mais ce d^faut ne peut alterer mon bonheur ; Et juge mieux Clara, mon trop severe Auguste : Oui, sa voix chante faux, mais son coeur aime juste. TABLE. PARTIE DES LETTRES. Compte -rendu des travaux de la section des Lettres, par M. le Secretaire-Adjoint y Discours prononce a I'ouverture de la seance publique du 12 aoijt, par M. Gaulin, vice-president xv Idee du theatre de Menandre et de la societe athenienne dont il etait I'expression , par M. Stievenakt 1 L'amiral Roussin, par M. RossigKol . T5 Histoire locale. — Un Regulus au XII' siecle, par M. Mignard. . . 121 Appreciation de la philosophie de M. de Laromiguiere, par M. Tissot. 135 Un grand defaut, poesie, par M. Paris 181 MEMOIRES DE L'ACADEMIE DBS SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJON. MEMOIRES DE L'ACADEMIE DBS SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES DE DIJOIN. SECTION DES SCIENCES. ANNEE 1854. DIJON PRESSES MECANIQUES DE LOIREAU-FEUCHOT place Saint-Jean, 1 et 3. 4853 COMPTE-REiNDU DES TRAVAUX DE LA SECTION DES SCIENCES (annees 1854-55), PAR M. LE SECRETAIRE. L'annde qui vient de s'ecouler, Messieurs , a 6t& marquee pour rAcad^mie par une solennit^ importante : je veux parler de la stance publique qui a ^te tenue pendant le s6- jour a Dijon du Congres scientifique de France ; les ceuvres lues dans cette circonstance ont pu etre appr^ciees ; aujour- d'hui , nous avons a vous entretenir des communications scientifiques qui ont occup^ vos stances. D^ja le discours de M. le vice-president a, dans la stance publique , indique une grande partie de vos travaux ; il me reste a completer le compte-rendu qu'il en a fait par I'^nu- meration de ce qui s'est produit depuis ce temps. Et d'abord mentionnons de suite la distinction dont a ^t6 honore notre coUegue , M. Perrey ; la decoration qui lui a ete d^cernee a complete dignement la recompense qui lui avait ete donn^e par I'lnstitut. VI — Astronomie. M. Perrey vous a entretenu d'un travail de M. Bon, relatif a I'anneau de Saturne. M. Bon pense qu'il serait possible que cet anneaufutliquide; notre collegue se demande com- mert ce corps pourrait se maintenir a I'etat liquide sans se solidifier par le rcfroidisseraent, a la distance oil cet anneau se trouve du soleil. Physique. M. Billet vous a fait hommage d'un travail intitule : Des- cription de quelques appareils qui facilitent les experiences sur I'electricite dynamique ; les moyens ingenieux que notre collegue met en usage repondent, en effet, completcrnent au but qu'il s'est propose , et, en rendant facile I'experimenta- tion sur un point de la science aussi delicat, il ouvre une porte au progres, en permettant d'instituer des experiences rigoureuses. Chimie. M. Ladrey vous a pr^sente des cristaux tres-nets et par- faitement d^terminablcs de fluorure de titane, et de plu- sieurs combinaisons dans lesquelles entre ce compost. II a mis egalement sous les yeux de TAcad^mie des ^chantillons de titanates artificiels tres-bien cristallis(^s, II annonce qu'il donnera prochainement la description chimiqueet cristallo- graphique de ces dilT6rents produits , dont la formation se rattache a un travail g6n(5ral sur le titane et les combinai- sons naturelles et artificielles. Histoire naturelle. MM. Brull6 et Ladrey vous ont communiqud un fait dont la science possede peu d'exemples. Sous I'influence de la chaleur et de I'humiditd, les substances alimentaires , telles VII — que la viande, la soupe, le riz, etc., se recouvrent parfois, d'une maniere subite, d'un enduit rouge qu'on ne peut mieux comparer qu'a de la gelt^e de groseilles ou a des framboises fratches et ^cras^es. Cette production insolite s'est manifest^e pendant le mois dernier a quatre reprises diff^rentes et dans des quartiers tres-61oign^s. Les informa- tions recueillies a ce sujet font presumer que ce ph^nomene n'est pas aussi rare qu'on I'a suppose jusqu'ici. II n'avait ^t6 signal^ qu'une seule fois en France, il y a deux ans, par M. Montagne, membre de I'lnstitut, qui en fit I'objet d'une communication al'Academie des sciences. MM. Brulle et Ladrey ont suivi le d^veloppement de cette matiere rouge, et I'ont examinee au microscope. Les r^sultats de cette ^tude viennent confirmer ceux auxquels est arriv^ M. Montagne : ce savant botaniste a niontr^ que cette apparence est due au developpement d'un petit v^g^tal de la famille des con- ferves [PalmeUa prodigiosa), contrairement a I'opinion ^mise par le c^lebre naturaliste prussien Ehrenberg, qui avail cru y reconnaitre une agglomeration de petits animal- cules du genre monade , et qu'il avait nomm^s Monas pro- digiosa. On a constat^ , du reste , la rapidity avec laquelle cette matiere , non-seulement augmente quand elle est plac^e dans des conditions favorables, mais se propage par I'air m§ine a d'assez grandes distances. Traitee par plusieurs dissolvants , elle donne naissance a des dissolutions remar- quables par leur belle coloration, d'un rouge carmin tres- intense. La matiere dessf^ch^e ou obtenue apres dissolution etdessiccation peut, apres un assez long intervalle de temps, servir a reproduire les belles taches rouges observees pri- mitivement. M. Vallot vous a pr^sente des pieces qu'il a revues dans le commencement de juin; ce sont deux coques soyeuses , ovoides, tronqu^es sup^rieurement et ferm^es par une sorte de couvercle; elles etaient support6es par un petit p^dicelle. Vllf — Ces coques ^talent recouvertes de molecules terreuses dont la reunion ne laissait pas apercevoir la couche soyeuse blanche qui les formait. Le 18 juin, il est sorti de cette coque un insecte hym^noptere , que j'ai reconnu pour 6tre la femelle de richneumon n" 89 de Geoffrey {Hist., liv. II, p. 361). Get insecte, dou6 de beaucoup d'agilit^, r6- pand , quand on le touche , une odeur qui se rapproche un peu de celle de I'^ther, dont il est dit dans VEncycl. meth., Hist, nat., tome 7, p. 149 : « Get insecte exhale une odeur forte, sans etre desagr^able , qui reste longtemps aux doigts qui I'ont touche. » Fourcroi, Entomologie parisienne, appelle cet insecte ichneumon aranearus, parce qu'il se trouve dans les nids d'araign^e , dont les oeufs servent de nourriture a celle de I'hym^noptere d^crit par Geoffroy, hymi^noptere qui est appele ichneumon audax (Oliv., dans V Encyclopedic methodique , Hist, nat., torn. 7, p. 205 , sp. 203). Le nid d'araign^e d'ou est sorti Yichneumon audacieux dont je viens de parler m'a rappel^ celui que j'ai eu occa- sion de voir il y a quatre ans , et d'oii est sorti le chalcis cladives. Ce nid avail la forme et la grosseur de la fleur de muguet ; il etait d'une blancheur ^clatante ; son fond 6tait occup6 par les coquilles de petits oiufs qui 6taient vides. Ce nid ^tait ferm6 sup^rieurement par un couvercle de m^me texture et de meme couleur que celles du nid ; ce cocon , en coupe profonde, recouverte d'un opercule appartenant au drasse brillant , est mentionn6 dans les Memoires de la So- ci6t6 de Lille, 1848, p. 283-284, et dans les Nouvelles suites a Buffon, publiees par Roret {Apteres, tom. 1, p. 147-151, p. 622, n° 12), article oil I'auteur dit : « Les oeufs du drasse brillant, drassus fulyens, sont souvent la proie d'une petite larve jaunatre, d'un ichneumon. » Cette observation de M. Walcknaor est coniirmee par la determination de Yich- neumon audacieux provenant de cette larve et d^crit par Gcoflroy, qui, a la verity, ne parle pas de la forme du nid d'araign^e d'oii est sorti cet ichneumon. D'apres ce qui pr^- — IX — cede , on voit que plusieurs entomologistes ont parle soil du drasse brillant, soit de I'ichneumon audacieux, et c'est par le rapprochement de ces observations Isoldes que j'ai cru pouvoir rendre int^ressante cette pr^sente note. Le meme membre vous a communique ses recherches et ses id^es sur le planorbe en vis de Geoffroy ; il s'exprime ainsi : « Geoffroy, auteur de VHistoire des insectes des environs de Paris, a public, en 1767, un petit ouvrage ayant pour titre : Traite sommaire des coquilles des environs de Paris, danslequel ild^crit, p. 99-101, un planorbe en vis qui n'aete reconnu par aucun conchyliologiste syst^matique frangais. « D'Argenville {Zoomorphose , p. 74, pi. viii, fig. 4) d^- crit brievement et figure cette coquille , que je suis parvenu a reconnattre pour appartenir a la paludina bicarinata de Charles Desmoulins , tres-bien indiqu^e par Michaux {Com- plement a Draparnaud, p. 95-97, n" 7, pi. xv, fig. 48 et 49). J'ai lu quelque part : « Un naturaliste a dit : Le pla- norbe en vis de Geoffroy est une espece fortuite. » D'apres les details que je donne, on voit que le planorbe en vis Geoff, est une espece bien reelle et bien caracterisee , comme il sera facile de s'en assurer par les details donnes par Geoffroy et par les figures et les notes de d'Argenville, que je joins ici. Cette coquille est indiqu^e sous le nom de vis fluviatile par De la Chesnaye-Desbois dans son Diction- naire raisonne tmiversel des animaiix , 1759 , tome 3 , p. 482 , 2" colonne. « Cette rare et singuliere espece est de couleur noire. Ses spirales, poshes les unes sur les autres, la font ressembler a une vis ; ces spirales , au nombre de sept , sont carr(^es et ont a leurs bords, tant supdrieurs qu'inf^rieurs, des an- gles bien marques; les deux petites spires d'en haut, plus petites, ne sont pas poshes absolument d'aplomb sur les autres. La coquille est perc^e en dessous d'un petit ombilic, et son ouverture est oblique, bordee d'un peu de blanc. « Ce planorbe n'a 6t6 trouv^ ici qu'une seule fois, dans la riviere des Gobelins, par M. Dpjussieu, qui m'a permis d'en prendre la figure et la description ; et c'est d'aprcs le dessin que j'cn avais fait que feu M. d'Argenville I'a fait graver dans son ouvrage. La figure de I'animal qu'il y a fait ajouter a ete faite d'id^e ( Trm'te sommaire des coquiUes des environs de Paris, parM. Geoffroy, 1767, p. 99-101 ). « C'est une coquille faite en escalier, formant une pyra- mids dont les contours sont simples , marquf^^s seulement d'une ligne blanche. Sa bouche aplatie la distingue de celle du buccin , qui se trouve sur le c6t6. Argenville , Zoo- morphose, p. 74, pi. 8, fig. 4 : Coquille fluviatile de forme pyramidale, bouche aplatie. Animal a deux tentacules; il sort une petite plaque. » N. B. Cette plaque est I'opercule corn6 , noir, qui rentre assez profond6ment dans I'ouverture de la coquille. M. Vallot vous a lu encore , ontre autres nombrcuses et interessantes communications , une note sur deux foufreaux helicndes faconnes par des larvcs d'insectes ; nous croyons devoir reproduire ici son travail : « Dans les Memoires de I'Academie de Dijon, 1818, p. 55; 1827, p. 91-92; 1842, p. 52-55; 1849, p. 89. art. xi, j'ai donn^ quelques details sur le fourreau en spirale d^crit et figure par Reaumur [Hist, des insectes , tom. o, p. 195-204, tabl. 15, fig. 20-22). Je I'attribuais a une espece de teigne que je designais sous le nom de tinea helico'idella Nob. Amoreux (Traile de I'olivier, 1784, p. 258) parle de ces fourreaux : « ,Ie I'ai , dit-il , trouve frt^quemment sur les oliviers des environs de Montpellier; on pourrait I'appcler porte-maison , parce que le ver s'en construit une de grains de sable ou de terre rougeatre , tapiss6e interieurement de sole blanche, en forme de lima(^on ou de spirale, et qu'il charrie avec lui. Jc donnorai I'histoire de I'insecte qui cons- truit ce fourreau. » J'ignore si Amoreux a r^alis^ sa pro- messe. — XI — « Les autres auteurs qui ont parl6 de ces fourreaux se sont bornes a dire qu'on les trouve sur des rochers calcaires ou sur des gres ; mais aucun n'indique la plante crucifere sur laquelle vit la larve. Les Annales de la Societe entomo- logique de France , 1854, torn. 2, p. 355-559, contiennent un article sur I'etat parfait des larves qui se construisent le fourreau en spirale indiqu^ ci-dessus : c'est I'espece de psy- che helix @, Sieb. , dont la femelle est vermiforme. « De la plupart des fourreaux sort une espece de chalets, que M. Kollar a appelee C. unicolor. C'est sans doute celle obtenue et d^crite par Reaumur. La larve de la tinea heli- co'idella devient aussi la victime d'une petite mouche noire a deux ailes, a oviscapte sail) ant et a jambes posterieures tres-longues ; les ailes sont hyalines et paraissent sans ta- ches. Elle appartient au genre trypefa , je I'appelle trj/peta helicoidella Nob. Ainsi, malgr^ la forme singuliere de ses fourreaux , la larve de la tinea helicoidella, devient la proie de deux autres larves dont I'une appartient a un hym^nop- tere et I'autre ^ un diptere. « La larve de la tineite dont je viens de parler n'est pas la seule dont le fourreau offre I'apparence d'une coquille univalve ; la larve d'une espece de phrygane nous en offre une de merae forme. « M. Morelet (Arthur ), naturaliste distingue, a reciieilli, dans les eaux d'une fontaine , en Portugal , des fourreaux de larves d'une espece de phrygane. « Le fourreau , de couleur brunatre , est form^ d'un tissu soyeux , reticule , entrem^l^ de moli^cules de quartz et de mica ; on le prendrait pour une petite coquille de valvee , k laquelle il ressemble par sa forme ; sa taille est de trois a cinq millimetres. « Ce fourreau de phrygane m'a fourni I'occasion de recti- fier les articles ins^r(^s dans los Memoires de notre Acad^- mie pour 1842, p. 52 , et 1849, p. 91. II est le meme que celui confix par M. Michaux a. M. de Blainvdle , qui le re- — xn — gardait comme un tube de difluyie et disait , raais a tort : « Ce ne peut Mre celui d'une larve de phrygane ou de quel- que insecte voisin , qui est toujours droit. » a Ge fourreau est pareil a celui envoye de Bahia par M. Blanchet et mentionn^ dans la Bibliot. universelle de Geneve, 4836, tome 5, p. 498; et 4857, tome 7, p. 203, 204. II appartient a une phryganide , malgrd I'assertion contra ire des Mem. de I'Academie , 4842, p, 52, et 4849, p. 94. « Je donnerai le nom de phryganea helico'idella a la phry- gane dont la larve se fabrique un fourreau cochldiforme. a Ce fourreau rappelle le grumichd signal^ par Auguste Saint-Hilaire [Voyage au Bresil , 4850, tome 2, pag. 62). a Grtimichd, dit cet auteur, est le nom de tuyaux d'une substance dure et cornde (4), longs d'environ un demi-pouce, lisses, luisants et d'un noir de jayet. Ces tuyaux sont cour- bds; ils vont en diminuant d'une extrdmitd a I'autre et ont la forme d'une corne tronqude au sommet; ils sontl'ouvrage et I'habitation d'une larve qui se trouve dans plusieurs ri- vieres. B a II est a presumer que ce fourreau appartient a une larve de phryganide, a laquelle je donne le nom de phry- ganea grumichd. « Nous avons en Bourgogne une esp^ce de phrygane, phry- ganea fontium Nob., dont la larve est enfermde sous une sorte de toit ou de bouclier formd de grains de sable ; les bords de ce toit adherent fortement aux pierres couvertes d'eau dans la fontaine de Jouvence , pres Messigny, et dans celle de Larrey, pres Dijon [Memoires de I'Academie de Di- jon, 4856, p. 259). Gette sorte de fourreau a, par sa mani^re d'adherence, une certaine analogic avec celle du tet des patelles. (1) Ce tuyau ne serait-il pas le dentalium co)-neum (Gmel., Syst. naiur., p. 3737, noG)? — XIII — 00 t- oo CD '^ aft 00 GO t^ 00 I> (M aO •5t Oi CO CO CO sfl ^H aft |> o OS -■' yp aO CD I> 00 00 CD aO aft • g in -9 to an an a\ o (N CT O CO -^ 00 O ^>* ^ -H ^H -- ,^ 1 -^ 00 •flf l> T-» Oi aft Is- ^H ^H CO M - Iaj2 aft aft >=» aft aft aft ift Jfl •a 3"o §a o .£3 _W1 13 ~ ^ ja-a S a< Cu Cfl 3 a 00 a *s <1) fl o 13 « .b o -a .a a an to'u RECHERCHES SUR LES FORMES CRISTALLINES ET LES PROPRIETES CHIMIQUES ET PHYSIIJL'ES DE L'ACIDE TITANIQUE et d'autres oxydes isomorphes (1), PAR M. LADREY, charge du cours de Chimie a la Faculte des Sciences de Dijon, correspondant de I'Academie des Sciences et Leltres de Montpellier, etc. L'acide titanique se rencontre dans la nature sous trois modifications, diff^rentes , qui constituent autant d'especes distinctes : le rutile , I'anatase et la brookite. Gette der- niere espece fnt signal^e pour la premiere fois par M. So- ret, et d^crite par M. Levy, qui a fait connaitre avec details ses formes cristallines. Ge savant cristallographe a reconnu qu'elle se distingue tres-nettement du rutile et du sphene, auxqucls on I'avait successivement rapport^e; car elle appartient au systeme rhombique, tandis que le rutile derive d'un prisme carr^ droit, et le sphene d'un prisme rhomboi'dal oblique. La composition chimique de cette es- pece a ^te fixee par les analyses de M. Henri Rose ; il a mon- tr^ qu'elle ^tait formee d'acide titanique melange seulement (1) Ce Memoire a ete presente a rAcademie des sciences de I'lnstitut, le 12 Janvier 1852 (V. Comptes-Rendus, t. XXXIV, p. 56). Acad., Sciences, 2> serie, t. Ill, 185i. S — SS- de 1 a 2 pour cent d'oxyde de fer. La brookite pr^sente done la meme composition que le rutile ; mais elle s'en distingue completement au point de vue de la forme. La distinction specifique de I'anatase n'est pas aussi facile a ^tablir. En effet , d'un cote , les analyses de M. Damour et les experiences de M. Henri Rose etablissent son identity de composition avec le rutile; de I'autre, le systeme cristallin de ces deux substances est le meme, et, par consequent, oq pourrait a la rigueur les considerer comme ne formant qu'une seule espece. Mais les caracteres particuliers que I'anatase pr&ente, et aussi I'impossibilite de deriver du meme noyau priniitif par des lois simples les formes secon- daires de ces deux corps , ont conduit tous les auteurs a les s^parer. Outre ces trois varietes d'acide titanique reconnues de- puis tres-longtemps , on en a decouvert une nouvelle qui a regu le nom d'arkansite. Cette substance, admise par quel- ques auteurs comme espece distincte, a ^t^ par d'autres rd- unie a la brookite. II en resulte qu'en admettant cette reu- nion , I'acide titanique donne naissance a trois especes mi- nerales et nous fournit un exemple de trimorphisme. Le phenomene du polymorphisme, consid^r^ en g^n^ral, consiste, comme on sait , dans la propri(5te dont jouissent plusieurs substances de meme composition chimique, de presenter des formes cristallines appartenant a des systemes diffijrents et par consequent incompatibles. Pendant long- temps on a cru qu'il n'existait aucune relation entre les se- ries diverses que pouvaient presenter les corps polymorphes; mais M. Pasteur a fait voir qu'elles ^taient, au contraire, li^es d'une maniere tres-intime. II a montri^, en consid^rant seu- lement le cas d'une substance dimorphe, que I'une des deux formes est toujours une forme limite, c'est-a-dire une forme placee a la st^paration de deux systemes ; ce qui revient a dire que les deux series cristallines d'un corps dimorphe sont tres-voisines I'une de I'autre, quoiqu'elles n'aient pas la — 59 — meme sym^trie, et appartiennent, par consequent, a deux systemes differents. Si on cherche a appliquer cette loi aux formes t^trago- nales et rhombique que nous presentent les trois especes d'acide titanique, on trouve qu'elle n'est pas v^rifiee. II fau- drait que le prisme rhoniboidal droit de la brookite eut un angle voisin de 90° pour qu'on put le rapprocher du prisme carr6 droit que Ton prend pour forme fondamentale des deux autres especes. L'angle du prisme de la brookite est de 100°, et differe par consequent beaucoup trop de l'angle droit. M. Pasteur a cherche a expliquer cette anomalie, en admettant que Tacide titanique naturel nous offrait un exemple d'isom^rie, et que la difference entre les diverses especes qu'il constitue etait plus profonde que celle qui existe ordinairement entre les especes dimorphes. L'examen des formes cristallines de la brookite et leur comparaison avec celles des autres especes d'acide titanique permettent de faire disparaitre cette exception. Bientot je ferai voir que les autres corps dimorphes qui presentent les memes phenomenes peuvent rentrer aussi dans la loi gene- rale. Les cristaux de brookite decrits par Levy presentent un systeme franchement rhombique ; ils sont tons aplatis tres-fortemcnt suivant une des faces du prisme droit rectan- gulaire , et dans tous on trouve les faces du prisme rhom- boidal de 100° qui a ete pris pour forme fondamentale. Pour achever de determiner ce prisme , on a donne le rapport d'un cote de la base a la hauteur; ce rapport est egal a -• Ces elements suffisent pour definir compietement la serie cristalline , et , si on cherche a calculer les axes , on trouve pour leurs valeurs : a = 0,259 6 = 1 c = 0,839. Je represente par a I'axe vertical , 6 et c sont les deux axes horizontaux qui correspondent aux diagonales du prisme — 60 — rhomboid al. Ces trois axes rectangulaires sont les diago- nales d'un octaedre ou d'une double pyramide rhombique que Ton peut prendre pour forme primitive tout aussi bien qu'une forme prismatique. Je rappellerai aussi tres-brievement quelles sont les series cristallines admises pour le rutile et I'anatase. Ces deux es- peces appartiennent au systeme tetragonal ; par consequent leurs formes ne sont pas incompatibles. Mais si Ton cherche a d^duire les formes observ^es dans I'anatase de la forme adoptee pour le rutile, on arrive a des lois tres-compliquees, et cette consideration , jointe a la difference de density que presentent les deux substances, les a fait separer. On admet pour forme fondamentale du rutile I'octaedre tetragonal dans lequel Tangle des aretes laterales est ^gal a 84° 40', tandis que , dans la forme fondamentale de I'anatase , ce meme angle est 6gal a 136° 50'. Ces valeurs nous donnent pour les axes verticaux dans ces deux especes : Rutile, a = 0,6441, Anatase, a =1,772, les axes horizontaux etant pris pour unit^. La valeur des axes de la brookite ne permet pas de rap- procher la seric de cette substance de ces deux series t6tra- gonales ; mais il n'en serait pas de meme si on prenait une autre forme primitive. On trouve, en elfet, aux extremit^s du prisme de 100° de nombreuses facettes, parmi lesquelles il est facile d'en distinguer quatre que L6vy represente par e3, et qui apparaissent sur tous les cristaux ; quelquefois elles existent seules avec le prisme rhomboidal. La double py- ramide formee par ces faces peut etre prise pour forme fon- damentale (1), et, en partant des angles donues par Levy, (1) Cette forme est celle indiquee par M. Haidinger dans la notice qu'il a donnee sur la brookite peu de temps apres la description de — 61 — qui sont 135° 46' et 101° 57', on arrive, pour les axes qui doivent caract^riser la s^rie, aux rapports suivants : a = l 6 = 1,7999 c = 1,0721. L'aspect seul de ces nombres nous montre combien cette nouvelle forme se rapproche de celle que Ton admet ordi- nairement pour I'anatase ; car les trois axes dans cette der- niere espece sont : 1,77, 1 et 1. On voit seulement que les deux formes ne sont pas plac^es parallolement ; il faudrait prendre pour axe vertical de la brookite le plus grand des axes horizontaux , et alors la comparaison deviendrait plus facile. Si on opere ce changement dans la disposition de la forme primitive rhombique, on trouve pour Tangle du prisme rhomboidal droit de la brookite 93° 59', nombre tres-peu different de 90°, qui caract^rise le prisme de I'anatase. De plus, si, pour m'ieux montrer I'analogie des deux formes, on calcule les angles , on a pour ceux de la forme rhombique : \= 94° 50' Y = 101°37' Z = 135° 46' ; et , pour ceux de la forme t^tragonale : ' \==^= 97° 54' Z = 136° 30'. Ainsi, une l^gere variation dans les axes de I'anatase donne les axes de la brookite, et, par consequent, il y a entre les formes de ces deux especes la meme relation qui a ^t6 signa- Levy. Quoiqu'il conser-ve les signes par lesquels cet auteur avait repre- sents les formes secondaires , il adopte pour le rapport des axes : a : b : c :: I : \/^^ : \/ 1,149 (V. Pogg. ann., 1825, t. V, p. 162). — 62 — l^e entre les deux formes du soufre et des autres corps di- morphes. Pour arriver a etablir cette concordance des deux formes, M faut changer la forme primitive admise jusqu'a present; mais celle que je viens d'indiquer est tout aussi bien admis- sible que celle donn^e par Levy. Elle se rencontre dans presque tous les cristaux ; le clivage observd parallelement a I'une des faces du prisme rectangulaire ne fournit aucune indication contraire; les nombres par lesquels s'exprime la d<5rivation des autres formes sont tres-simples. Je puis ajou- ter qu'elle a ^t^ adoptee par M. Haidinger et les cristallo- graphes allemands. Quant a la position que je propose de donner a cette dou- ble pyramide rhombique, quoiqu'elle semble peu en rapport avec le developpement des cristaux , I'analogie qu'elle per- met d'etablir avec la forme de I'anatase est une raison bien suffisante pour la faire admettre. II serait, du rests, facile de trouver un grand nombre d'exemples qui jiistilieraient ce changement d'une maniere complete. En effet, toutes les fois que, parmi les cristaux d'une m6me espece, il se trouve plu- sieurs formes dominantes d'un aspect tres-different , quel- ques-unes d'entre elles s'^cartent beaucoup, par leur deve- loppement', des dimensions de la forme primitive. De plus, on pent ajouterque, si les cristaux d^crits par Levy et ob- serves au bourg d'Oisans et a la montagne de Snowdon , dans le pays de Galles, sont caract6ris6s par leur aspect ta- bulaire, on en a trouv6 dans d'autres localites qui pr^sentent une disposition un peu differente. Ceux de I'Oural, d^crits par M. Hermann, ont un aspect prismatique, et la face tres-aplatie des prtJcMents est remplacee par deux prismes rhomboidaux qui n'ont pas encore 6te observes dans les cristaux tabulaires. Outre ces deux vari^t^s , il en existe encore une troisieme , tres-int(5ressante, etqui a d'abord constitu6 une espece parti- culiere sous le nom d'arkansite. Cette substance fut r^unie a la brookite par MM. Miller et Rammelsberg; MM. Damour — 63 — et Descloiseau&sont arrives k cette raSme consequence, et ont 6mis I'id^e que I'arkansite etait un compost de sesqui- oxyde de titane et d'acide titanique. Elle proviendrait d'une transformation de cristaux de brookite ayant perdu une cer- taine quantity d'oxygene. Dans cette variete, I'octaedre fon- damental , reuni a un prisme rhomboidal , donne des cris- taux qui pr^sentent I'aspect d'un dod^caedre a triangles isoceles. D'un autre cot^, si nous examinons les diff^rents cristaux d'anatase , nous y trouverons deux vari^t^s de formes cor- respondantes a celles que nous offrent la brookite et I'arkan. site. Dans les cristaux de I'Oisans , c'est I'octaedre fonda- mental qui domine; au contraire , dans ceux du Br^sil, qui ont 6te d^crits par M. Descloiseaux , on observe une tres- large truncature au sommet. Cette base est I'analogue de la face tres-^largie des cristaux de brookite qui, dans I'Oisans, accompagnent I'anatase octaedrique. II r^sulte de tOut ce qui precede que Ton peut definir la s6- rie cristalline de la brookite par les valeurs d'axes qui sont indiqu^es plus haut; de sorte que Ton a pour cette espece et pour I'anatase : Brookite ( s^rie rhombique ) , o = 1 ,79 6 = 1,07 c = l. Anatase (s^rie t^tragonale), a= 1,77 b = i = 1. La forme fondamentale de I'anatase 6tant cells adoptee par M. Descloiseaux, je n'ajouterai rien sur les formes se- condaires de cette espece. Je vais seulement donner le ta- bleau des principales formes observ6es dans la brookite. Ces formes sont d^sign^es en partant de la pyramide fondamen- tale dont je viens de donner les axes; les angles ont tous 6t6 — 64 — calcules d'aprSs ce point de depart, et on peut voir qu'ils sent tout-a-fait d'accord avec ceux que donnent les auteurs. Notations Angles Notations Angles donnes dcs de par le meme auteur. OBSERVATIONS. formes. calcules. Levy. P (') » 63 ■ 101° 37' 1350 46' [\) Pyramide fondamentale. oP )> h« » « PH 930 59' 860 r » » (2) Cette forme n'a pas ili observie. 4 S A 3 *^ 5 lOQo 24' e! 1090 21' ISOo 4' 150O |-P"(') 990 59' m 1000 (3) Prisme fondamental de Levy. IPooW 134° 23' n 1370 30' (4) La difT(5rence qui exisle 4 ^ ' entie les deux angles ob- I ^ tenus pour ce prisme fjit wP- 160O 57' s I6I0 supposer qu'il y a eu er- reur dans la determina- 00 P 00 » g' )) tion. Ce prisme et le sui- vant ont Hi observes par ^Pl M. Hermann sur les cris- 1540 21' ej 1540 21' taui de rOural ; ceux des 1120 2' 1120 3' autres localitt^ ne les ont pas encore prisentis. »-l 560 24' ei 560 24' «pl 770 36' 3 68 770 36' P 00 1210 52' ai I2I0 52' 2 P 00 1480 56' a2 1480 56' 00 P 00 n P » Je n'ai pas a considerer les formes cristallines du rutile ; seulement, on voit que I'adoption de la nouvelle forme fon- damentale de la brookite rapproche les series de ces deux substances , car le prisme rhomboidal de cette derniere dif- fere tres-peu d'un prisme carr6 droit. Si on compare les axes — 65 — verticaux, la diiT^rence est considerable ; mais on pent, dans la s^rie rhombique', prendre la forme secondaire qui aurait pour signe — P, et il est facile de voir qu'elle ne differe pas beaucoup de celle que Ton adopte pour forme fondamentale du rutile. La difference est a peu pres la meme que celle qui existe entre la forme du rutile et de la cassit^rite, et on salt que ces deux dernieres substances sont isomorphes. On a, en effet, pour les rapports des axes avec ces trois formes : Brookite , 0,60 : ; 1 : ; 1,07, Rutile , 0,64 ; : 1 : 1, Cassit^rite , 0,67 : 1 : 1. Je viens de montrer combien les series cristallines de la brookite et de I'anatase sont voisines I'une de I'autre, et j'ai indique ensuite le seul rapprochement possible entre ces deux series et celle que Ton admet pour le rutile. L'examen de certains faits particuliers quepresente I'histoire de I'acide titanique pent conduire a des consequences tres-importantes qui vont me permettre de rendre cette discussion plus com- plete. M. Henri Rose a d^montr^ que I'acide titanique pur peut s'obtenir sous deux t^tats , suivant qu'il a 6t6 pr^cipit6 par I'ammoniaque ou par une Ebullition prolong^e. Ces deux modifications sont tout-a-fait comparables a celles qui ont m signal6es par BerzElius dans le bioxyde d'etain. Si on cherche leur densite apres avoir seulement dessechE et cal- cine tres-lEgerement les pr^cipites , on trouve des nombres qui varient de 3,8 a 3,9, et sont par consequent toujours in- ferieurs a 4. Au contraire , lorsque cet acide , quel que soit son Etat , a etE calcinE tres-fortement , ou bien seulement a la chaleur rouge, mais longtemps prolong6e, d'une lampe a alcool , sa density augraente tres-notablement , sans que le — 66 — poids absolu de la matiere ait vari6, et elle s'dleve jusqu'a 4,20, et meme 4,25. Or, les variet^s naturelles d'acide titanique pr^sentent , sous le rapport de la densit(^, un phenomene du meme ordre. La density de I'anatase a &t& trouvee ^gale a o,8 pour les cristaux du bourg d'Oisans , et elle s'61eve a 3,9 dans quel- ques cristaux du Br^sil. Rammelsberg et Breithaupt donnent le premier nombre pour la density de I'arkansite , et Her- mann a trouv6 3,81 pour cells de la brookite de I'Oural. D'un autre cote , la density du rutile est egale a 4,26 , en prenant la moyenne des experiences les plus certaines; celle de la brookite est un peu plus faible, et on peut admettre 4,14. MM. Damour et Descloiseaux , dans leur travail sur I'arkansite, ont trouv^, pour les cristaux de cette vari^t^ qu'ils ont examin(§s , 4,083. Cette variation de densite , qui a fait oblenir tons les nombres possibles entre 3,81 et 4,26, peut etre rapproch^e des fails que presents I'acide titanique artificiel dont on fait varier pour ainsi dire a volenti la dcn- sit6 entre les memes limites en le portant a des tempi^ratures variables. On est ainsi conduit a penser qu'elle tient a une cause identique , et que I'anatase et certaines variet(5s de brookite sont les analogues de I'acide noncalcin^, tandis que le rutile et la brookite du Daupbine et du pays de Galles correspondent a I'acide calcini^. Dans chacun de ces groupes caract6rist5s par la densit(5, on trouve une espece t^tragonale et une espece rhombique. Ces considerations sont rfeum^es dans le tableau suivant, qui pourra faire bien saisir tous ces rapprochements : — 67 A. titaiiique dess§ch6 et non calcine Anatase Brookite (var. de I'Oural, et peut-etre quelques var. d'ar- kansite) A. titanique calcine Rutile Brookite (var. de France, d'Anglelerre et arkansite). . Composition chimique. Densite. Ti 02 3,8 Id. 3,9 Id. Id. Id. 4,2 Id. Id. Id. 1 4,1 Symetrie cristaltiae. T^tragoiiale. Rhombique. » T^tragonale. Rhombique. Si on ajoute a'tous ces faits que I'anatase, apres avoir 6te calcin^e , pr^sente une densite tres-voisine de celle du rutile, et si on rappelle que les diverses vari(5tes de brookite paraissent ne presenter aucune difference sensible sous le rapport de la forme, on sera conduit aux consequences sui- vantes : 1° Les vari^tes naturelles d'acide titanique ont du se for- mer a des temperatures d'autant plus 61evees que leur density est plus considerable ; ou bien , si toutes ont pris naissance dans les memes conditions de temperature , il est tres-pro- bable qu'elles ont pr^sente d'abord des densit^s a peu pres identiques, et que les differences observees maintenant tien- nent a une 616vation de temperature a laquelle certaines de ces substances ont ete soumises apres leur formation. 2° Les series cristallines de I'anatase et du rutile doivent presenter entre elles autant d'analogie qu'on en observe entre celles des diverses varietes de brookite , quelle que soit leur densite. On pourrait mSme aller plus loin et supposer que les deux varietes naturelles d'acide titanique , qui ont la meme den- — 68 — sit^ et se distinguent par leur sym^trie cristalline, corres- pondent aux deux modifications de I'acide titanique prepare artificiellement; mais cette hypothese est loin d'etre d^mon- tr^e, et je ne veux pas m'y arreter aujourd'hui ; j'y revien- drai dans la suite de ce travail. Je veux seulement comparer les series de I'anatase et du rutile pour voir si on peut veri- fier les deux premieres consequences. M. Descloiseaux , partant de la forme primitive qu'il ad- met pour I'anatase, a chercW quelle loi de derivation pour- rait conduire a la forme la plus commune du rutile, et il a trouve que cette forme 6tait donn^e par une loi tres-com- pliqu^e. Mais on peut arriver a des r^sultats tres-int^ressants, en consid^rant dans la sdrie du rutile la pyramide Poo et en la comparant a la forme fondamentale de I'anatase. Comme on sait que, dans le systeme quadratique , il y a deux suites de pyramides a base carrde, cela revient a supposer que les pyramides de la premiere espece, dans la serie de I'anatase, ont pour correspondantes, dans la s^rie du rutile , les pyra- mides de la seconde espece, et r^ciproquement. On recon- nalt ainsi que la pyramide Poo du rutile peut se d^river par une loi tres-simple de la forme fondamentale de I'anatase, le coefficient de derivation est -. En partant de ce premier r^sultat, on peut I'etendre a toutes les autres formes du rutile, et on trouve pour toutes des coefficients qui sont plus simples que ceux auxquels conduisent les formes de I'ana- tase dans sa propre s^rie. La forme fondamentale de cette dermere espece est don- n^e par ses clivages. J'ai calcuie , en la prenant pour point de depart, toutes les formes secondaires du rutile. Le tableau suivant renferme la comparaison des resultats fournis par cette serie et celle que Ton adopte maintenant ; on y trouvera aussi les angles observes par differents mineralogistes et les signes par Icsquels ils representent les differentes formes , afin qu'on puisse etablir plus facilement la concordance des notations : — 69 — Formes du rutile rapportees a la forme I'ormes du rutile rapportees primitive donnee par les elivages de a I'une d'elles prise pour forme primitive I'analase. RAPPORTS DES AXES : RAPPORTS DES AXES : 1,772 : 1 : 1. 0,6441 : 1 : 1. Notations des formes. Angles calcules. Notations des formes. if iDglescalcales au mojea lies rappons prtcMenls Angles donnes par les auteurs 1 Dorrenoj. JaumaDii. Breilhanpt. i oP » P » » » tp 1350 34' Poo b» 134059' 1350 5' 640 8' 650 34' «p )) 00 P 00 M » i-P2 1510 28' P3 al 150O 54' 1890 53' 1590 32' 1590 8' 660 50' 680 20' 4ps 1590 20' 3P± i 1590 14' 4 1190 6' 1320 14' 2 1180 44' 1330 24' 1180 46' tp» 1240 4' P ai 1230 8' 1220 55' 830 5' 840 40' 840 28' 840 40' 830 53' ooP 3 » 00 P 3 h2 » » 00 P 00 » 00 P hi » 1 On voit , comme il etait facile de s'y attendre , que les formes ouvertes ou prismatiques presentent seulement une variation de signes correspondant au changement des deux suites de pyramides. Quant aux formes pyramidales, les nou- veaux coefTicients sont tous des nombres tres-simples, et la s(5rie telle que nous I'obtenons en partant de I'anatase pour- rait tres-bien etre admise. On observe seulement qu'il y a une difference d'environ 1° entre les angles calcules dans les deux series , et cette difference est bien sufflsante pour qu'on ne puisse les identifier. Je ne veux pas, pour chercher a la diminuer, me pr^valoir de I'incertitude que le disac- cord des differents auteurs peut Jeter sur Tangle de la py- — 70 — ramide fondamentale du rutile; on peut m§me voir que Tangle que nous avons choisi d'abord est celui qui donne les plus grands hearts. Cette difference, il faut I'admettre ; et je vais chercher non-seulement a en rendre compte, mais en- core a montrer qu'elle doit n^cessairement exister. La'comparaison que j'ai faite tout-a-l'heure de I'acide ti- tanique prepar(i artificiellement et des especes naturelles que ce mSme acide nous pr^sente a conduit, comme je I'ai indique, a deux hypotheses sur les ph6nomenes qui ont accompagn^ la formation de ces composes. On peut ad- mettre que le rutile et I'anatase ont pris naissance a des temperatures differentes , ou bien que le rutile s'est forme a la meme temperature que I'anatase , qu'il a d'abord pr(5sente la density de cette derniere substance , et qu'une ^l^vation de temperature est venue posterieurement augmenter sa densite et modifier ses propriet^s. Dans ces deux hypotheses , que doit-il arriver pour les formes cristallines? Evidemment, elles ne seront pas iden- tiques pour un meme corps , suivant qu'il se sera form(^ a une temperature basse ou a une temperature ^lev^e; elles devront changer aussi quand une substance, apres avoir 6t6 form^e dans des conditions determin^es, eprouvera plus tard Taction d'une temperature elevee qui augmentera sa den- site, et par consequent modifiera d'une maniere permanente son etat moleculaire. Ces deux assertions sont compietement JListifiees, d'une part, par les experiences de Mitscherlich sur la dilatation des cristaux, de Tautre, par la plupart des exemplesdedimorphismeque nous connaissons. II enresulte que la forme primitive du rutile et celle de I'anatase ne doi- vent pas etre identiques, mais elles sont tres-peu differentes, et on doit passer de Tune a Tautre par une tres-pelite va- riation dans les angles. Bien plus, si nous nous reportons a la brookite, nous allons pouvoir calculer assez exactement quelle est la forme primitive du rutile et combien elle difiere de celle de Tana- — 71 — tase. Consid4rons I'axe vertical de cette esp&ce 1,772 et ce- lui que nous avons obtenu pour la serie rhombique de la brookite, et qui est 6gal a 1,799 ; puis, en faisant abstraction de la difference de sym^trie des formes correspondantes , rapprochons ces deux nombres de ceux qui expriment les densit^s des deux substances 3,91 et 4,14. On voit que I'ac- croissement de density est accompagn6 de I'allongement de I'axe principal. Si done la densite augmente encore et de- vient egale a 4,26, I'axe principal devra encore s'accroitre, et une proportion qu'il est facile d'^tablir pourra donner d'une maniere approchee la valeur de I'axe correspondant a cette density. On trouve ainsi 1,813, et par consequent, en substituant ce nombre a 1,772, puis en calculant d'apres les notations denudes pr^cedemment les formes du rutile, on doit arriver a des angles tres-voisins de ceux que cette es- pece pr^sente ordinairement. Le r^sultat confirme compl6- tement cette consequence; car, si on cherche quel nom- bre il faudrait substituer a 1,772 pour obtenir exactemeut les angles du rutile, on trouve 1,821, nombro tres-peu diffe- rent du precedent. Ainsi, la serie cristalline de cette derniere espece peut tres- bien etre definie par le rapport d'axes 1,821 : 1 : 1 ; les formes sont alors representees par les notations qui se trou- vent dans la premiere colonne du tableau page 69; seule- ment la forme fondamentale n'a pas encore ete observee. Lors meme que les hypotheses faites precedemment sur les phenomenes qui ont accompagne la formation de ces substances et qui ont amene la difference de leurs formes ne seraient pas exactes , ce rapprochement entre les series de I'anatase et du rutile, fonde sur une difference dans leur etat physique, n'en serait pas moins tres-interessant. II nous montre que, si deux series d'une substance dimorphe appartiennent au meme systeme , elles n'en satisfont pas moins a cette condition d'etre tres-voisines I'une de I'autre. De plus, en rapprochant cesdernieres consequences de celles — 72 — auxquelles nous a conduit I'^tude de la brookite, on voitque les trois vari^tes naturelles d'acide titanique v^^rifient la loi que Ton doit a M. Pasteur; c'est le premier exemple de cette verification par les trois series d'un corps trimorphe. Je terminerai cet examen des caracteres cristallographi- ques de I'acide titanique par I'indication des rapports pou- vant servir a caracteriser les series cristallines des trois es- peces admises gen^ralement : Rutile, 1,821 : 1 : 1; Brookite, 1,799 : 1,07 : 1; Anatase, 1,772 : 1 : 1. A c6t6 de I'acide titanique vient se placer une substance que j'ai deja cit^e : c'est le bioxyde d'^tain. Ge compos6 existe dans la nature et forme la cassiterite, qui est, comme on salt , isomorphe avec le rutile. Pour caracteriser la s^rie cristalline de cette espece, je donnerai la valeur de I'axe ver- tical, qui est egal a 0,6719. Or, on sait que M. Daubr^e a pu, dans ces derniers temps, produire des cristaux artificiels d'oxyde d'etain appartenant au systeme rliombique. Ces cristaux, que Ton devait etre port6 naturellement a compa- rer a ceux de la brookite , presentent en effet le meme as- pect que ces derniers ; ils sont aplatis et olTrent des stries tres-marquees sur la face elargie. Wt. Daubr6e a pu mesurer d'une maniere approchee les angles d'un pointement rhom- bique, et il a trouv6 les deux nombres 133° et 89°. En com- parant le premier de ces angles a celui des faces que L^vy designe par e^ et qui est egal a 135° 46', il en a conclu I'iso- morphisme de son oxyde d'etain et de la brookite. Les rapprochements que nous venons d'etablir entre les formes des dii'l'^rontes varietes d'acide titanique rendaient tres-interessante la comparaison des formes de la brookite etde I'oxyde d'etain artificiel. Malheureusement les cristaux obtenus de cette derniere substance etaient tellement petits, que leur mesure n'a pu etre faite tres-exactement, et les — 73 — nombres que je viens de citer ne sont pas tout-a-fait cer- tains. Si on les compare aux angles de la brookite loS" 46' et 101° 57', on voit que les formes sont tres-diff^rentes , et par consequent on ne peut en conclure I'analogie cristallo- graphique des deux especes. Si on calcule les axes en par- tant des angles donnas par M. Daubr^e, on trouve, en plagant les cristaux comme nous avons place ceux de la brookite : a = 1,784 6 = 1,254 c = l. Ces axes sont tres-diff6rents de ceux qui caract^risent la s^rie rhombique de I'acide titanique, a moins d'admettre que la pyramide qui a et& mesuree ne soit une forme secondaire qui a pour signe P'-^ ; alors les axes deviennent 1,784 : 0,987 : 1 ; ou bien , en prenant pour unite le plus petit des axes horizontaux, 1,807 : 1,015 : 1. II ne faut pas oublier que cette determination repose sur des donn^es peu certaines , et cette incertitude ne pourra cesser que lorsqu'on aura obtenu des cristaux d'oxyde d'^tain rhom- bique qui permettent une mesure exacte. Jusqu'a present I'analogie eutre les formes ne se trouve Stabile que sur I'i- dentite d'aspect presentee par les cristaux des deux especes. Quant a la cassiterite , I'analogie que sa s(5rie cristalline pr^sente avec celle du rutile permet de d^river ses formes secondaires d'une forme tetragonale qui se rapproche de celle de I'anatase, et probablement aussi do la forme rhombique, qui appartient a I'oxyde d'etain artificiel. Mais tant que ce dernier ne sera pas mieux connu , la consideration de cette s^rie offrirapeud'interet. En partant de la valeurffl = 0,672, cit^e plus haut, on peut calculer quel serait I'axe de cette sdrie pouvant renfe.mer les formes de la cassiterite; on trouve a = 1,90. L'octaedre, qui sert maintenant de forme fondamentale a cette espece, se trouverait alors represenie par P 00. Acad., Sciences. 2e se'ric, I. Ill, \H')i. 6 — 74 — Pour completer la discussion des formes cristallines de ces especes, j'ajouterai quelques mots sur le bioxyde de manganese , dont la composition est la meme que celle de I'acide titanique et de I'oxyde d'etain. Get oxyde, MnO% forme I'espece min^rale qu'on d^signe sous le nom de pyro- lusite. Ses formes d6rivent d'un prisme rhomboidal droit dont Tangle est egal a 93° 40', et par consequent s'^carte pcu d'un prisme t(5tragonafrLes cristaux deci'its par M. Hai- dinger permettent de calculer plus compl^tcment la forme fondamentale. On y trouve un prisme rhomboidal dont les faces, paralleles a la grande diagonale de cette forme, font entre elles un angle de 140°, ce qui nous permet de calculer les axes, et on obtient pour leurs valeurs : a = 0,539 6 = 1 c = 0,94. Si on double , ce qui est bien permis , la valeur de I'axe vertical, on voit que le rapport des axes donne une s^rie rhombique Ires-voisine de la s6rie t^tragonale observ^e dans la cassit^rite et le rutile. On doit a Breithaupt la d^couverte d'un nouveau mineral qui se trouve melange a la pyrolusite, et auquel il a donn6 le nom de polyanite. Cette substance serait, d'apr^s I'ana- lyse de Plattner, du peroxyde de manganese presque pur, et, par consequent, sa composition se trouve 6tre la m^me que celle de.la pyrolusite. La plus grande difference que ces deux mineraux pr^sentent est relative a leur duret^; leur systeme cristalliu est le memo; Tangle du prisme rhomboi- dal droit a ete trouve egal a 9^° 52'. La comparaison de ces deux substances a fait supposer a Breithaupt que la pyro- lusite pouvait bien provenir de la decomposition de la polya- nite. Si , au moyen des formes connues , nous calculons les axes, on trouve pour leurs valeurs : — 75 — a = 0,631 b = 1,05 c = l. On voit que la s^rie de cette espece se rapproche beaucoup des pr^cMentes , et , comme elle differs de celle de la pyro- lusite, il en r&ulte que le bioxyde de manganese fournit un nouvel exemple d'une substance dimorphe dont les deux formes appartiennent au meme systeme. Les formes de ces deux especes peuvent etre rattach^es d'une maniere tres- simple aux series que nous avons trouv^es pour les trois va- ri^t^s d'acide titanique. En effet , les axes de la pyrolusite deviennent, en prenant pour unit^, comme dans la brookite, le plus petit des axes horizontaux , 0,564 : 1,06 : 1, et, en multipliant I'axe vertical par 5 , on obtient une s^rie tr^s- voisine de celle que donne cette derniere espece. De mSme , la forme secondaire 3 P de la polyanite pourrait etre prise pour forme fondamentale , et elle se rapproche beaucoup de celle a laquelle nous a conduit la serie de la cassiterite. Les oxydes que nous venons de passer en revue ont tons la m6me formule chimique ; les uns appartiennent au sys- teme tetragonal , les autres au systeme rhombique ; mais on observe toujours dans ceux-ci deux axes qui sont pres- que ^gaux. Si, de plus, on compare les valeurs de I'axe ver- tical dans chacune des series, on trouve que dans plusieurs elles sont tres-peu differentes , et qu'en multipliant par des coefficients tres- simples les valeurs obtenues immediate- ment pour les autres , on les rend tres-voismes des prec^- dentes. Les formes ainsi obtenues ne sont pas toujours prises pour forme fondamentale ; mais on pourrait a la rigueur les choisir, et il n'existe aucune indication qui doive les faire rejeter. Le tableau suivant r&ume tous ces r^sultats de maniere a faire ressortir les analogies profondes que tous ces corps nous ont pr6sent6es : — 76 o H > u cq O 1-1:2 1.1 a o- 8 >— c "- a 2 O «'-.;.S in S5 SS.'5 ■ 3 O a 8 a. 8 M sq « o« •H irt ^ I :^ ta •■ 05 «- OO en •V 00 « S a o) a m -^ in Q .« = ■- « t- ^ H — W m ^ 1- s = -a; CJJ JO a ' O) ■ en m C C o 60 J3 o en ns ^ o ^ •fl) ^ ID H as H a o bo to 0^ o P5 O) O) p (-< C" rr A X3 S s o O ^ ^ « a: in in IM «> ."=! "a O a Cfl O a o ~ n Bs *C CO a a • 'c5_; •a t* 4^ C3 t" o a. a. — 11 — En r^sum^ , j'ai montr^ dans ce premier travail : 1° que la s^rie rhombique de la brookite ^tait tres-voisine de la s^rie t^tragonale de I'anatase ; 2° que les deux series t^tra- gonales de I'anatase et du rutile pr^sentaient una difference, tres-faible a la v4rit6 , mais li^e d'une maniere intime a la difference de density des deux substances. — Ces deux r^- sultats rapprochent tres-^troitement les trois series cristal- lines de I'acide titanique. J'ai, enlln, cherch^ a rapprocher des ph^nomenes pr6- sent^s par cet oxyde ceux que nous a pu fournir I'^tude d'autres oxydes ayant la meme composition. NOTE POUR SERVIR A L'HISTOIRE t DE LA DECOUVERTE DE LA CIRCULATION DU SANG; PAIL M. BR17I.I.E. — ■S2:=